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Les eaux vives (1)


Auteur : FRENKEL David

Style : Scènes de vie




Aujourd’hui, c’est le premier jour du printemps, et c’est aussi le début d’une nouvelle période de ma vie. Un pinson sur la branche de l’érable accroché à ma fenêtre semble célébrer le début de ma retraite. Tu finiras tes jours avec moi dans ce quartier, sifflé-je à mon tour. Car où aller lorsque la rente vieillesse n’épouse pas le trésor ? Une gestion prudente est la source du nécessaire surtout lorsqu’on habite aux « Eaux-Vives ». Pourtant, ne portent-elles pas au pinacle une eau restée en rade (2) ? Peut-être qu’un jour, mon destin élèvera aussi sur mes mains un lot abandonné dans les méandres du hasard. Je fête ma liberté en allant à l’aventure dans mon quartier. Je ne me charge ni de nourriture ni de boisson, je veux me sentir léger comme une plume qui s’envole lorsque le vent l’arrache aux oiseaux. L’âge ne m’a-t-il pas détaché d’un travail astreignant ?

Il est à peine sept heures, et je déambule déjà le long de la rue Merle-d’Aubigné. Un dynamisme printanier m’a jeté dans cette rue pastorale. Un pasteur du dix-huitième siècle, qui a tenté en vain de ramener quelques moutons du Pape dans le bercail de la réforme, y élit domicile. Je passe devant un immeuble construit au dix-neuvième siècle dans un esprit réformateur. Les architectes ont fini au bout de trois siècles par épouser les idées calvinistes en abandonnant définitivement tout ce qui peut rappeler de loin le style gothique des églises catholiques, me dis-je. Une jeune fille et un jeune homme sont accoudés sur le bord d’une fenêtre au rez-de-chaussée de l’immeuble. En observant les mines épanouies des jeunes gens, je vois dans leurs yeux qu’ils ont roulé sur une nuit d’amour, et s’attardent maintenant dans une aube passionnée. Du temps de Monsieur Henri Merle d’Aubigné, on se serait enquis si les deux tourtereaux étaient mariés, ne puis-je m’empêcher de penser. J’entends la fille dire au garçon : « Viens, chéri, allons courir au parc. »

Les voix juvéniles semblent provoquer le réveil de certains stores qui rentrent dans leur caisson après avoir veillé sur des têtes fatiguées. La folle envie de goûter à cette licence tant abhorrée à l’époque de Calvin m’enhardit, et je dis à la fille : « Si vous désirez encore grimper aux rideaux, il faut entretenir le souffle ardent. »

Les sourires narquois des jeunes gens braquent sur moi le ridicule. Je les imagine se disant pour justifier la grivoiserie de mes propos : « Ce pauvre sapajou n’y peut rien car son cœur est dépourvu de testicules. » Penaud, je continue mon chemin et j’entre dans un café- pâtisserie de la rue Montchoisy. Un petit-déjeuner dûment choisi agrémente ma table. J’adore m’empiffrer des nouvelles du monde en dégustant une pâte à l’aube, car l’aube en croissant va illuminer un quartier de ma ville. Deux bateliers des Mouettes Genevoises, reconnaissables à l’insigne garnissant le devant de leur casquette à visière, prennent place à côté de moi. Ils parlent à voix haute et leur fort accent genevois accentue encore la résonance de leurs paroles. Je m’amuse en entendant l’un dire à son collègue : « Figure-toi, hier, lors de ma dernière course, une touriste m’a supplié, les larmes aux yeux, de la laisser voyager gratuitement, car, disait-elle, on lui avait volé son portefeuille. Elle jurait ses grands dieux qu’elle rembourserait le prix du voyage le lendemain. Elle voulait me donner son passeport grec en garantie. Fatigué et à bout de nerf, j’ai refusé de lui rendre ce service. Cependant, une dame s’est avancée vers moi et a réglé le prix de sa course non sans me lancer : “ Que voulez-vous, je suis allemande, et ne devons-nous pas aider les Grecs pour les rendre heureux, eurocompatibles ? ” ». Oui, me dis-je, elle a eu de la chance, elle a vu le bout du tunnel, alors que nous, nous avons beau être eaux-viviens, mais il n’y a rien qui vient, pourtant, beaucoup d’eaux ont déjà coulé sous les ponts (3). Je quitte le café et décide d’aller engranger de l’énergie en faisant le tour du Parc de la Grange. Je rentre dans le parc par l’avenue William-Favre. Le nom de ce généreux donateur qui a présidé la fondation de l’association « Société de secours entre artistes et amis des Beaux-Arts », évoque en moi le talent dans un havre de paix. Il m’enivre comme la douce eau-de-vie de mon quartier. Je débouche sur le petit lac alpin et tombe sur les airs langoureux de mes deux galants qui chantent encore l’amour non loin des vestiges gallo-romains, souvenir du pouvoir de séduction. « Alors, vous ne courez pas ? », leur demandé-je. « On t’attend, papa », me répondent-ils en s’esclaffant. Je ne sais pourquoi je m’accroche à eux. Est-ce à cause de la jonction du deuxième et du troisième âge, que le rêve adhère à la désillusion, que le début d’un parcours colle à la fin d’une trajectoire, qu’un train d’alternatives se trouve plaqué à un unique accomplissement ? Les deux jeunes gens m’emboîtent le pas comme s’ils avaient deviné mes pensées. Après m’avoir accompagné quelques instants, la jeune fille me dit :

« Si vous le désirez, on pourrait faire un bout de chemin ensemble, il est tellement agréable de se promener dans ce parc à cette heure matinale. En fait, nous n’avons pas tellement envie de courir. Et vous, vous allez où ? Je me laisse guider par une humeur qui suit les sillons creusés par les eaux vives, le courant de mon quartier. Mais seule la quintessence d’un passé ou d’un présent s’offre à moi ; la vile apparence, elle, reste sur le qui-vive. »

Les deux jeunes gens me regardent et rougissent, puis ils me disent d’une voix timide : « Nous n’avons pas compris votre dernière phrase, mais elle sonne bien. Excusez-nous de nous être moqué de vous. – Ne vous en faites pas, c’est de votre âge, leur assurais-je. »

La jeunesse me suit, elle est devenue silencieuse ; mon verbe l’a-t-elle autant intimidée ? Pourquoi l’incompréhension s’installe-t-elle lorsque la parole délaisse la bagatelle ? Nous arrivons à la Roseraie. Le jeune flûtiste sur son socle semble chanter la nue mélancolie d’une rocaille ; entourée de corbeilles d’or et d’argent, elle languit après les roses. Nous entrons machinalement dans la pergola. Les tourtereaux s’agrippent aux poutres ; les visages tournés l’un vers l’autre, ils coquettent en tirant la langue et en faisant des simagrées. Je perds contenance, car dans cet endroit, j’ai l’impression d’être le vieux pilier habillé de deux jeunes plantes qui, soulevées par l’amour, grimpent à la tête. Alors pour faire bonne figure, je leur demande : « Que faites-vous dans la vie ? – Cela fera bientôt deux ans que nous avons obtenu la maturité commerciale, et nous cherchons toujours du travail », me répond le garçon.

Nous sortons de la pergola et franchissons la porte monumentale donnant sur le lac. La vie, c’est le partage du lion, tout d’un côté et rien de l’autre, me dis-je en voyant deux fauves surveiller de haut un domaine qui avait appartenu à une famille entourée des barrières de l’aristocratie. Je prends en pitié cette jeunesse bernée par la promesse d’un diplôme. Malheur à elle. Derrière la grille du labeur, la société reconnaît les siens, mais devant le travail en liberté, une haie d’épine la protège des hommes devenus étrangers.

Après nous être promené dans les voluptés bucoliques, nous traversons une chaussée enfoncée dans la fange d’une circulation automobile qui n’esquive pas le quartier des Eaux-Vives. Nous nous laissons tenter par la paresse d’un banc. J’observe le débarcadère où accostent les bateaux reliant la rive gauche à la rive droite. Au siècle passé, un illustre homme libéral avait aussi par son engagement rassemblé des régimes de gauche et de droite dans une enceinte de paix. C’est peut-être pour cela qu’aujourd’hui, des quidams de tous bords, qu’ils se prénomment Mohamed, Moïse ou Gustave, adorent admirer de ce quai l’invention humaine qui transforme l’eau dormante en eau vivante. Un jeune homme attifé comme un freluquet, portant un portable dernier cri à la main droite et un étui en cuir à la main gauche s’assied sur le banc d’à côté. Il sort l’ordinateur de son étui et commence à pianoter fiévreusement. Son téléphone sonne et nous l’entendons dire : « Ecoutez, Valérie, dites au client que je suis en congé et que je ne manquerai pas de le rappeler demain. En attendant, je passerai son ordre de vente. » Mes deux compagnons sont bouche bée devant lui. Leurs yeux bleus suintent la jalousie. Les miens croisent quelques voiliers qui voguent en direction du Port-Noir. Mon quartier se divise en deux, ne puis-je m’empêcher de penser. Il y a des rues qui, sous un ciel d’azur, débouchent sur l’ombre des hommes tournant en rond, et il y a des rues qui, bordées de zones bleues, quittent l’obscurité de la convoitise motorisée. La fortune, repue et nonchalante, navigue sur l’eau calme, mais l’infortune, l’écorchée vive, bataille contre la vague inique de la nature humaine.

L’admiration de mes jeunes compagnons devant ce gandin m’exaspère tant que je finis par leur dire à voix basse :

– N’enviez pas ce jeune brasseur de papiers valeurs, traite-t-il aussi l’amour ? Celui-ci ne s’achète ni ne se vend en bourse, mais surgit des quartiers du cœur où coule la salive amoureuse. 

– Mais peut-être a-t-il aussi une copine, me rétorquent-ils.

– Alors tant mieux pour lui, mais je doute qu’il puisse aimer autant que vous. La passion que vous avez l’un pour l’autre vous abrite du souffle méprisant de la réussite.

Une mouette vient d’arriver.

– Allez, on fait la traversée, papa doit sûrement conduire le bateau ! s’exclame la fille. Cela vous dirait de venir avec nous ?

– Non, je vais vous laisser. Ainsi nos âges s’écouleront paisiblement de vos chairs fraîches et de ma chair ratatinée. Ne sommes-nous pas heureux comme un poisson dans l’eau ? Mais comme la vive qui se sent menacé par un intrus, nous risquerions, en restant ensemble, de nous empoisonner. En effet, vous pourriez vous poser sur mon épine dorsale vénéneuse ou je pourrais me frotter contre vos nageoires venimeuses.

Ma réplique les laisse pantois ; ils n’ont sûrement pas saisi le sens de ma métaphore. Cependant, ils ont compris que je désire me séparer d’eux. Ils prennent congé de moi en se présentant. « Je m’appelle Valentine », me dit la fille en me gratifiant d’un sourire entrouvrant la pâle sympathie. « Moi, c’est Damien. », ânonna le garçon. Il me serre la main ; la mollesse de son salut reflète son désabusement. Après avoir amarré le bateau, le batelier tombe dans les bras de sa fille. Je le reconnais, c’était mon voisin de table de tout à l’heure, au café, celui qui parlait de la touriste grecque. Je me lève de mon banc, le beau me suit. Il s’arrête à ma hauteur et me dit : « Bonjour, je m’appelle René. J’ai l’oreille fine, j’ai tout entendu. Vous parlez bien. Mais moi aussi, j’ai la parole éloquente. Je suis licencié en lettres. Alors je vais relever votre défi oratoire et vous dire ceci : j’avais une amante qui musardait avec moi tout près d’ici, dans mon appartement de la rue Muzy. Pour elle, je me suis mis en quatre ; mais elle a déménagé à la rue du 31-décembre, et l’amour est entré en quartier d’hiver. La vive passion s’en est allée en eau de boudin. Excusez-moi, je dois vous laisser, mon oncle me fait signe. Il prendra tout à l’heure son service. » Il me plante là, sans me dire au revoir, et accourt vers lui. Je reste interloqué, son oncle, c’est l’homme qui écoutait religieusement son collègue au café.

A mon tour, je me présente. Je m’appelle Simon. Je n’ai ni femme ni enfant. Après avoir obtenu ma licence en lettres, je voulais devenir écrivain. Mais ne pouvant vivre de ma plume, j’ai dû me résoudre, après quinze ans de galère, à entrer dans l’enseignement. Il est à peine neuf heures, toutefois, je décide de rentrer déjà chez moi. Deux heures de balade dans mon quartier m’ont profondément inspiré. Si le jeune lettré de tout à l’heure traite les papiers valeurs, moi, en toute modestie, je désire mettre le papier en valeur.

 

 

1) Quartier à Genève dénommé ainsi

2) En référence au jet d’eau qui jaillit du lac de Genève, appelée aussi la rade

3) En référence au projet du tunnel sous la rade qui est en discussion depuis des années

 

 





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