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Face à face


Auteur : DIEUSAERT Rémi

Style : Fantastique




Ecoivres. Février 1924.

Ce soir là, Louise pleurait.
Dans la petite maison de sa petite ferme, le silence régnait entre deux sanglots. Assise sur une chaise, près d’un poêle qui séchait ses larmes mais peinait à réchauffer ses mains, elle attendait que la fatigue l’emporte.
Son mari, Joseph, était parti quelques heures plus tôt : il n’avait pas oublié la funeste date.
C’était un bon époux. Lui aussi était de 1890. Il n’avait pas échappé à la guerre, aux tranchées, aux privations, aux copains qui meurent dans la boue, à la famille qui s'éteint loin de lui. Mais il était revenu en vie, entier, sans la moindre égratignure.

Ils avaient passé 1562 jours, loin l’un de l’autre. Louise avait compté. Louise comptait tout.
Ces quatre années de guerre avaient endurci son mari. Pourtant, malgré toutes les épreuves qu’il avait traversées, il craignait toujours l'arrivée de ce 13ème jour de Février.

Louise et lui ne s’étaient pas adressés la parole de la journée. Ce matin-là, après un réveil silencieux, elle lui servit son café qu’il but en quelques secondes. Le soleil ne s’était pas encore levé qu’il partit travailler, sans un mot, sans un regard.
Il lui avait juste dit, peu avant le dîner, qu’il ne mangerait pas chez eux, qu’il irait boire à l’estaminet du village. Elle s’en doutait. C’est ce qu’il fait toujours pour éviter la tristesse.

5 ans. 60 mois. 1826 jours. 54 déceptions et deux deuils. Elle avait compté.

Le couple s’était marié, modestement, le 13ème jour de Février 1919. Un an, jour pour jour après leur union, naquirent des jumelles. La première mourut en couche. La seconde suivit trois jours plus tard.
Ce matin du 13ème jour de février 1924, elle ajouta une déception. Elle saignait, elle n’était pas enceinte, encore une fois.

Elle avait alors évité le regard de sa voisine « la grosse flamande » regrettant ses petites remarques gentiment moqueuses d’ « avant ».
« T’as des hanches trop fines pour un gosse », « T’es pas bien solide pour les champs », «T’es toudis pâle » lui disait-elle amicalement. La flamande était une de ces femmes robustes de corps et d’esprit, mais aussi sympathique et finalement pleine de compassion.
Elle lisait toute la tristesse de sa jeune voisine dans ses yeux. Elle aussi avait perdu deux enfants, mais elle en avait eu d’autres. Avec le temps, au village, la « jolie Louise » était devenue la « triste petite fermière de la rue d’Enfer ». Une rue boueuse, dans laquelle les charrettes s’embourbent à la moindre pluie.

Louise était fatiguée de cette pitié. Elle sortait de moins en moins de la ferme, sauf pour se rendre à l’église, tous les dimanches. Elle avait toujours été très pieuse, plus encore après la mort de ses parents lors de la grande épidémie de grippe espagnole en 18.
Pourtant, ce soir de 24, alors qu’elle suffoquait, usée par ses pleurs, elle se leva de sa chaise, se couvrit chaudement de la tête aux pieds.
On ne voyait plus que les yeux de la « jolie Louise », complètement emmitouflée, lorsqu’elle ferma sa porte pour affronter la brise froide du Nord qui soufflait.
D’un pas pressé, elle sortit de sa cour pour rejoindre la rue d’Enfer, s’enfonçant à chaque fois de quelques millimètres dans la boue qui n’avait pas eu le temps de geler ou de sécher. Rapidement, elle put atteindre la Grande rue. Seul l’estaminet laissait penser qu’il y avait de la vie derrière ses murs. Sans cela, tout le monde dormait, hormis quelques chiens de chasse qui aboyaient. Éclairée par la pleine lune dans un ciel vide de nuage, Louise remontait alors jusqu’à l’église…qu’elle dépassa. Elle allait rarement au-delà. Mais elle voulait sortir du hameau. C’en était fini de pleurer. Elle continuait à marcher avec énergie lorsqu’elle passa le panneau de béton, fraîchement installé, qui marquait les limites d’Ecoivres. Elle décidait alors de sortir de la route, coupa à travers les champs boueux.
Bien qu’essoufflée, elle continuait au même rythme. Pendant 20 minutes, elle marcha ainsi, avant de poser ses mains sur ses genoux, épuisée.

Elle était arrivée sur le plus haut plateau du village. « Les pierres du diable » l’attendaient. Bien des superstitions et des légendes courraient autour de ces deux menhirs, notamment au sujet du Malin. Mais Louise n’était pas là pour ça.
C’était surtout le point de plus haut du pays plat dans lequel elle vivait. Elle avait marché tout ce temps parce qu’elle espérait que de là, du point le plus proche du ciel de son petit monde, Dieu entendrait ses prières.

Elle se mit donc à genoux, joignit ses mains et entama sa prière.

A peine eut-elle fermé les yeux, qu'une voix grave l'interrompit :

 

-« Je suis là, chère Louise ».

Elle se retourna, apeurée. Un homme, très grand, fin, au visage allongé et ovale se tenait droit, la main gauche dans une poche d'un long et épais manteau. Il avait retiré son chapeau de la main droite qu'il portait à sa poitrine, pour saluer la jeune femme.

« -Qui êtes-vous ?

-Tu ne me reconnais pas ? Nous nous connaissons pourtant bien. »

Il lui parlait avec beaucoup de calme et de douceur.

Louise songea au propriétaire du terrain, le Comte de Brandt-de-Galametz. Mais bien que la nuit fut claire, elle ne distinguait pas parfaitement le visage de son interlocuteur.

« -Monsieur le Comte ? Je suis confuse, je sais que je ne devrais pas être...

-Non Louise, coupa t-il d'une voix posée. Je suis ton Malheur. »


Elle demeura muette quelques instants mais fronça les sourcils. L'homme reprit :

« -Tout le monde vit avec son Malheur. Rares sont ceux qui lui font face. Je suis ici, seul, avec toi. En marchant jusqu'ici dans la nuit, dans le froid, en traversant un village que tu n'avais jamais osé quitter, tu es venue à ma rencontre, avec ta colère et tes espoirs. Maintenant que je suis là, je t'écoute. »

 

Incrédule, Louise restait muette, tremblante, de froid comme de peur.

Le vent se faisait de plus en plus frais et les rafales plus violentes.

Elle devait lever la tête pour parler à ce maigre géant. Mais, après avoir pris une grande inspiration, elle se lança :

 

« -Je ne suis pas sûr de comprendre. Où voulez-vous en venir ?

-Je me cache derrière bien des hommes et des femmes. Je suis le responsable, de leurs cris, leurs pleurs, de cette boule qu'ils gardent au fond de la gorge. Je ne fais pas ça par plaisir, mais parce que c'est ainsi que je vis, que je me nourris. Je ne suis pas le seul et l'unique, car derrière chaque homme et chaque femme se cache un Malheur.

Je suis celui qui a sauvé ton mari en ne détournant pas les mitrailleuses allemandes sur lui, en ne plaçant pas une mine sur son chemin, en lui opposant une bleusaille dans les combats à la baïonnette. J'aurais pu par un simple souffle détourner une balle et le faire tuer. Je ne l'ai pas fait. »

Il s'arrêta un instant puis reprit :
« -Mais je suis aussi le responsable de "ça". »

Il pointa alors son doigt en direction du Mont-St-Eloi. Malgré la nuit, Louise devinait qu'il parlait des ruines de l'Abbaye qui dominaient la colline et dans lesquelles était mort son unique frère, qui y surveillait l'avancée des troupes ennemies en 1916.
« -Je ne le fais pas par plaisir, je le fais parce que je le dois.

-Sinon...vous mourrez ? » demandait Louise, un peu perdue.

« -Nous ne disparaissons jamais vraiment. Nous vivons et mourrons avec les familles. Les Malheurs sont toujours là, tapis dans un coin, prêts à gâcher vos bonheurs, parce que ce sont les plus nourriciers. Pendant la guerre, bien des Malheurs ont été « gloutons », certains en sont morts pour avoir décimé des filiations entières. »

 

Louise osa répondre de manière un peu plus franche :

« -Mais pourquoi êtes-vous là ?

-Parce que tu l'as voulu. Tu souhaites comprendre pourquoi je m'étais ainsi abattu sur toi, n’est-ce pas ? »

 

Le cœur de la jeune femme s'accéléra, sa respiration se fit plus courte et au froid s'ajoutèrent les tremblements d'une colère contenue. Elle reprocha alors sèchement :

« -Ne penses-tu pas avoir déjà suffisamment pris en emportant mon frère ? En me laissant vivre pauvre ? En ayant pourri la jeunesse de mon mari par la guerre ? En ayant emporté mes parents de la grippe espagnole ?

-Je ne pense pas être le plus terrible des Malheurs si je ne t'ai pris qu'un frère, si je t'ai enlevé des parents vieux et fragiles, si je t'ai rendu ton homme, bien qu'abîmé.

-Et mes deux filles ? Et cet enfant que tu m'empêches d'avoir depuis ? »

 

Elle tremblait de plus en plus mais restait droite, les larmes contenues, les bras le long du corps, les poings serrés, soutenant le regard de son Malheur.

Sans un mot, il baissa la tête pour remettre son chapeau, et lentement, il s'approcha de Louise pour lui glisser à l'oreille un glaçant : "Je serai toujours là". Elle ne bougea pas, pétrifiée, lorsqu'il la dépassa.
Après avoir jeté un dernier regard sur la petite fermière qui demeurait immobile, le Malheur disparut dans la nuit accompagné par une puissante rafale de vent.  Les deux menhirs de 3 mètres tombèrent lourdement alors que Louise s'évanouit usée par la peur.

 

Le 14ème jour de Février, un pâle soleil d'hiver brillait, lorsque Joseph ameuta le village pour se lancer à la recherche de Louise.
Tous remarquèrent rapidement que les deux «Pierres du Diable » avaient disparu du paysage. Joseph et une douzaine d'hommes se mirent à courir en direction du haut plateau.

Louise était là, étendue, semblant dormir paisiblement, près des deux menhirs couchés.
Arrivé le premier, Joseph la réveilla péniblement. Encore assommée, elle fut complètement tirée de son lourd sommeil par des pleurs.
Un petit attroupement de curieux s'était formé autour des menhirs, mais tous restaient passifs, déboussolés.
Lorsqu'elle s'approcha, Louise vit deux nouveau-nées enveloppées dans un grand, long et épais manteau noir, couchées dans un trou profond comme un bras, qu'avait laissé découvrir la pierre une fois renversée.
Dubitative, la petite foule silencieuse laissa Louise prendre les deux enfants dans ses bras, qu'elle couvrit un peu plus, dans l'espoir de les calmer.
En fendant le groupe de villageois pour rentrer dans la petite maison de sa petite ferme, elle passa devant le second menhir qui révélait également une petite cavité rectangulaire. Un chapeau y avait été déposé.

Elle confia à Joseph les deux bébés et se pencha pour ramasser et examiner le chapeau. Une photographie avait été plaqué à l'intérieur.  Après l'en avoir tirée, elle reconnut son frère, posant fièrement dans son uniforme de Poilu. Il était inscrit au dos : « Il est vrai, chère Louise, que je vous en avais déjà bien trop pris ».

 

 

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d'un concours en Mai 2016 pour la commune du Mont-St-Eloi, joli petit village à 15kms d'Arras.

Le thème imposé était : les pierres du Diable, également appelées les menhirs d'Acq, les demoiselles d'Acq ou encore les pierres jumelles etc.
Le village est connu pour les ruines d'une abbaye détruite durant la 1ère Guerre Mondiale.





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