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L'insouciante fuite


Auteur : FRENKEL David

Style : Drame




Le ciel s’obscurcit, l’orage menace, mais bizarrement Mathilde est sereine. Appliquée, le sourire aux lèvres, elle frotte avec un torchon de cuisine rose la lame tranchante d’une feuille de boucher. Quel contraste avec la femme d’il y a peu. Depuis son enfance, elle a toujours assimilé l’orage à la colère de Dieu. Cette pensée est d’origine maternelle. Petite, sa mère lui a souvent dit et répété que lorsque les hommes font des vilaines choses, le ciel troque son costume bleu contre un habit noir. Ainsi vêtu, il se manifeste par l’éclair, hurle, tonne et déverse sa rage en nous frappant parfois avec des grêlons. Mais hier soir, son aventure extraconjugale avec Khaled lui a fait entrevoir un autre ciel, un ciel où le mal des hommes s’évapore dans le bonheur, un ciel à mille lieues d’un dieu vindicatif. Ce matin, la sérénité enivrante de Mathilde entoure toute culpabilité de verte insouciance. A présent, elle met fin avec joie à sa présence en ce lieu. En nettoyant le couteau avec lequel Christian, son mari, a tant de fois débité les carcasses, elle a l’impression d’ôter le sang d’un crime dont elle a tant de fois rêvé. Mais nul besoin d’un assassinat ; sa disparition, elle en est sûre, va l’achever.

Mathilde est née à Sault, ancien village fortifié perché sur une petite colline, dans le département du Vaucluse. Elle est une saltésiene de la quatrième génération. Ses parents sont les propriétaires d’une entreprise agricole exploitant d’immenses champs de lavande et d’épeautre. Ils élèvent le fameux porc Mont-Ventoux, produit du terroir du pays de Sault. Elevée près d’un champ de lavande traversé par des filets de calcaire, sa jeunesse est aussi parfumée d’un amour parental creusé de quelques contrariétés. De nature sauvageonne, les réprimandes pleuvent souvent sur elle. Elle fond rarement en pleurs car, dorlotée par son entourage, elle fait le gros dos. Bébé, elle ne vagit que durant quelques minutes pour réclamer son dû, elle sent instinctivement l’empressement de sa famille. Le culte de sa personne commence bien tôt. A peine sait-elle marcher, qu’elle adore s’échapper pour aller dans une autre chambre et se mettre sous un lit ou derrière un canapé, afin d’entendre des voix agacées ou inquiètes déclamer son nom. Gamine, persuadée de son bon droit, elle ne se chamaille pas très longtemps. Elle parvient toujours à piquer la poupée convoitée à la copine, à s’approprier un jouet convoité. Devenue grande, elle veut toujours avoir raison ; confrontée à d’autres opinions, elle attend son heure. Mathilde assène sa vérité lorsque les autres, par lassitude, se rangent hypocritement à son avis ou se réfugient dans un silence couard. Seule dans la forêt, elle s’affranchit auprès du même tilleul du joug de la convenance oratoire. Le silence soumis du végétal, lorsqu’elle étale sa grossièreté devant lui, fait souffler un petit air de liberté ; elle peut, sans crainte d’être houspillée, lui réciter la gamme des vilains mots. Adolescente, elle se rend, sans en informer quiconque — depuis le temps, sa famille s’y est fait —, auprès de la rivière, la Croc, pour s’y baigner. Ses parents ne tolèrent de sa part aucun écart vestimentaire ; un habit strict doit couvrir ses rondeurs déjà aguichantes, comme si les largesses de la nature étaient source de culpabilité. Alors, lorsqu’elle nage nue dans cette rivière, le clapotis des pieds battant l’eau semble lui murmurer : « ta nudité immergée est une beauté partagée. » Fille unique, ses parents la porte toujours sur eux ; elle flatte leur lustre d’antan. Petit à petit, ils ont reporté sur elle leur jeunesse et leur beauté décaties. Le souvenir d’avoir été admiré et même jalousé par les gens du village ne parlant que de leur couple bien taillé, sortant d’un roman photo, s’incarne, à mesure que la nature les entraîne dans l’abîme de la déchéance physique, en les lignes harmonieuses de leur progéniture. Si la grâce de leur fille les réjouit, le savoir lacunaire de celle-ci ne les ennuie guère. Les piètres résultats scolaires de leur enfant ne les alertent pas car, dans le monde dans lequel ils vivent, la technicité et la dextérité prennent le pas sur la science et la culture. Après avoir terminé l’école obligatoire, les parents se chargent de son instruction. Ils lui inculquent maints travaux de la ferme. A dix-sept ans, Mathilde est déjà une bonne agricultrice et une herbagère experte. Elle cultive aussi son jardin secret — la rivière n’est pas le seul endroit où elle se dénude ; dans les bras d’un garçon, l’amour la dépouille aussi de ses habits — mais elle laisse aux parents le soin de prendre en charge son avenir professionnel. Ils l’ont priée de se laisser guider par eux, car des idées égoïstes ont traversé leur esprit. Ils se sont rendu compte qu’en plus des liens unissant leur abâtardissement à l’épanouissement de leur fille, celle-ci est devenue indispensable à la bonne marche de leur exploitation agricole. Ils n’osent lui dire qu’ils cherchent pour elle un emploi à temps partiel.

Elle a dix-neuf ans lorsque le propriétaire de la boucherie de Sault meurt subitement. Elle s’y rend souvent pour leur livrer les produits de l’élevage. Le boucher a un fils qui s’appelle Christian. Il travaille dans le magasin de son père. Se tenant derrière le comptoir réfrigéré, il sert les clients. Il lui arrive plus d’une fois de les faire attendre quand Mathilde se présente et qu’il va l’aider à décharger les marchandises de la guimbarde, car le patron n’est pas toujours présent. Sa femme l’a quitté lorsque Christian a eu seize ans. Il se murmure qu’il court le guilledou. Les jeunes gens ont le même âge. Mathilde est tout de suite impressionnée par Christian ; la large carrure et la haute stature de celui-ci lui en impose. Au début, l’admiration devant ce jeune homme fort bien bâti est le fil conducteur de sa relation avec lui. Pourtant, seules les phrases convenues profilent leur badinage. Ils échangent leurs sourires et leurs regards sous les questions et les réponses relevant du savoir-vivre. Son physique imposant et son port de tête distingué, pouvant paraître altier, effarouche d’ailleurs bien d’autres jeunes filles. A la longue, l’esprit admiratif de Mathilde s’efface devant l’ardeur pétillante suintant dans les yeux d’un homme troublé. Souvent, elle le surprend plongeant son regard dans l’échancrure de son balconnet. Filant déjà le parfait amour avec un ouvrier agricole, elle n’accorde à son soupirant qu’une aimable attention. Christian se console en sublimant son attachement pour elle. Quand elle le regarde avec les yeux d’un bleu d’azur, il s’imagine que le ciel lui fait don de l’attendrissante intimité ; quand elle lui sourit, il se figure qu’elle lui écarte les lèvres roses donnant sur le profond désir.

Après le décès de son père, Christian devient l’unique propriétaire. Chargé de nouvelles tâches, il cherche quelqu’un qui pourrait en début de matinée, durant une petite heure, nettoyer son atelier et les ustensiles de boucherie puis revenir servir les clients l’après-midi. Les parents poussent Mathilde à postuler pour cet emploi. Celui-ci entre parfaitement dans leur dessein. Lorsqu’elle se présente devant Christian, la perspective d’avoir, même pour quelques heures seulement, la sublime Mathilde sous son toit, éclaire comme un bijou de la plus belle eau l’esprit d’un homme perdu dans les méandres d’une passion inavouée. Les jours prochains, lorsqu’il prendra sa relève, leurs discussions professionnelles glisseront, il en est convaincu, sur la superficie des cœurs et finiront par tomber dans des confidences ardentes. Fortement ému, son pouls prend de la vitesse, il halète de joie. Reprenant son souffle, il lui dit : « Marché conclu », et lui tend la main. Elle ose à peine la serrer car la main de celui-ci tremble comme un oiseau pris dans les griffes de l’inconnu. Sans savoir pourquoi, cet amour frémissant la malmène. N’a-t-il pas des choses à se reprocher ?

Lorsque Mathilde entre en fonction, elle a rompu depuis quelques temps avec Fernand, sa première grande passion. Elle a fait sa connaissance un jour où elle s’est baignée, fidèle à son habitude, nue dans la rivière. Il l’a observée, posté derrière le fameux tilleul, et a patienté. Lorsqu’elle s’est rhabillée, il lui a dit :

– C’est rare de trouver quelqu’un dans un endroit si retiré.

Contenant sa surprise, elle lui a demandé :

– Vous aussi, vous venez vous baigner dans cette rivière ? Nu, je l’espère !

Elle aurait tant voulu admirer les formes du jeune homme à la lumière d’une belle tête. Les yeux d’un vert limpide entourés de sourcils blonds, le nez grec, la bouche fine aux lèvres parfaitement dessinés, relèvent de l’art divin, s’est-elle dit.

Ah bon ! s’est-elle exclamée en rougissant, honteuse de la légèreté de ses propos. A peine a-t-elle eu le temps de les atténuer, que Fernand, en tenue d’Adam, a piqué une tête dans la rivière. Toute excitée, elle a saisi la perche qu’il lui a tendue pour se débarrasser de sa gêne et aller le rejoindre. Les flots se sont alors transformés en flux sensuels et ont emporté les deux jeunes gens. Toutefois, leur relation a pris l’eau lorsque, dénuée de tout sentiment, les vagues de la banalité ont submergé leurs sentiments. Après dix-huit mois, ils ont cessé de se voir.

Mathilde se présente à son travail, contente et inquiète à la fois. Contente de se soustraire pour quelques heures aux humeurs et aux manies parentales, mais inquiète de se brûler à la flamme d’une intimidante personnalité dont elle n’a pas allumé la mèche.

Elle est rapidement dans le bain et oublie son inquiétude. Les parents de Mathilde effectuent des opérations de découpe pour le compte d’un vieil éleveur de bestiaux. Trop faible pour cet exercice, il fait régulièrement appel à eux. Mathilde, peu doué pour ce travail, s’est contentée de se familiariser avec les diverses pièces de boucherie étiquetées qui pendent quelques temps dans l’atelier. Elle est donc vite à l’aise avec son nouveau métier. Elle sait aussi se fendre d’un sourire ensorceleur, sortilège commercial poussant à la consommation. Durant les premiers temps, Christian a l’intelligence de n’avoir avec elle que des discussions professionnelles. Ils se voient peu car, lorsqu’elle vend, il travaille dans son atelier.

Quelques jours avant Noël, la nuit est déjà tombée, et comme de coutume, avant de s’en aller, Mathilde rend compte à Christian des affaires du jour. Soudain les plombs sautent et le magasin est plongé dans le noir. Christian, en se dirigeant vers la porte de service pour examiner le disjoncteur, frôle la poitrine de son employée. La sensualité picote le bout des seins de la jeune femme et commence à dévorer l’homme intimidant, son patron. Lui également est retourné. Un désir incontrôlable freine sa marche. Immobilisés dans ce local sombre, ils se joignent charnellement au plaisir sous le couvert de la discrète obscurité. Depuis ce soir, plus rien n’est comme avant. Le rapport entre le patron et l’employée se transforme en une relation intime. Ils se voient de plus en plus souvent. Dans les arcanes de la passion, les confidences de Christian réduisent la distance qui sépare la camaraderie de Cupidon. Le mariage lui semble être l’aboutissement d’un voyage en la noblesse des sentiments. Toutefois, elle apprend à ses dépens que si le meilleur dans un mariage se laisse deviner, le pire dans celui-ci est insoupçonnable. Une fois mariés, les défauts enfoncés dans la fange d’une aimable hypocrisie émergent à la lumière du quotidien. Elle est très vite confrontée à un tyran qui emporte la candeur amoureuse de son épouse dans la bestialité. La faiblesse physique assouvit les ardeurs d’un phallocrate. Les parents de Mathilde ont vu de bon œil l’union de deux tourtereaux qui ont uni l’amour fou à l’aisance matérielle. Lorsqu’elle leur relate sa souffrance, ils la minimisent et lui enjoignent de s’y résigner en attendant le nouveau-né. Lorsqu’il naîtra, les ardeurs de son époux se partageront avec l’affection pour l’enfant, tentent-ils de la persuader. La prenant un jour à part, sa mère lui a même chuchoté : « j’ai subi le même sort avant que tu sois venue au monde. » Ils l’ont menacée de couper les ponts avec elle en cas de divorce car, élevée dans la religion catholique, elle ne pourra plus se remarier. Mathilde leur est très attachée, son affection pour eux, c’est sa seconde nature, aussi n’envisage-t-elle pas de ne plus les voir. Vouée à elle-même, la pauvre se vautre dans la boue d’où seul la mort ou la faute, voire le crime peut l’en sortir. Elle les envisage lorsque Christian, pantelant de désir, se soulage en elle. Après quelques mois de mariage, il la prend déjà pour une panosse avec laquelle il essuie sa concupiscence. Dans ces moments de contrainte, elle s’imagine assassiner le bourreau à la sexualité anormalement développée. La tendresse, elle, est déjà mort-née. Comme tous les habitats perchés, typiquement provençaux, qui forment par l’orientation de leurs façades — vers la vallée ou la voie de communication — un véritable front de fortification, Mathilde, perchée sur son orgueil, a ressemblé jusqu’ici à une forteresse. Aucune influence étrangère n’a pu l’envahir, nul ennui n’a pu l’affaiblir, et elle a toujours vénéré sa propre personne avant tout. Mais sous l’emprise d’un concupiscent égocentrique, sa personnalité, ô combien marquée, s’est évanouie dans les derniers outrages ; ses yeux pervenche, pétillant d’optimisme sous le soleil jovial de Provence, se sont fermés devant l’onde noire dont les pénétrations brutales de Fernand s’entourent. Pour s’évader de cet hymen outrageant, elle s’accroche à une chimère ; elle rêve beaucoup d’adultère. Jeune fille, ses parents lui ont martelé que l’infidélité attise les flammes de l’enfer. Toutes les manifestations intempestives de la nature reflètent l’agitation d’un Ciel en courroux, lui ont-ils encore et encore répété. Cependant, comme lorsqu’elle est enfant, elle attend son heure, et elle arrive enfin. Persuadée de son bon droit, elle fait fi des injonctions parentales au croisement d’un homme à l’allure androgyne. Elle jette son dévolu sur ce beau ténébreux. C’est un nouveau client de la boucherie. Etudiant en médecine, il vit en Tunisie et passe quelques semaines de vacances dans la région. Ce taciturne n’a pas besoin de paroles pour faire sa déclaration à Mathilde, son air passionné, lorsqu’il la voit, vaut bien des discours amoureux. Sous le soleil de Provence, l’insouciance prend à nouveau le dessus.

Dans un galetas, sous les effluves d’un foin fraîchement fauché, Mathilde et Khaled ont élevé à l’unisson un râle de félicité au pinacle de l’amour. L’épouse adultère a pris la lune à témoin, même si elle doit mourir de faim, elle s’enfuira demain avec Khaled et coupera enfin le cordon qui la lie encore à ses parents.

Le lendemain, avant de s’enfuir, elle se rend à l’atelier. Elle veut goûter au bonheur de s’y rendre pour la dernière fois.





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