Peter Strude



Nouvelle écrite par Philippe BERGER dans le style Réflexion



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Le Grand Basculement avait eu lieu dans les tout premiers jours du vingt-deuxième siècle de l'ère chrétienne. En fait, l'événement déclencheur s'était produit, lui, dans la dernière semaine de décembre 2099.  C'est en effet le dernier mardi de cette semaine du siècle que Peter Strude avait, bien involontairement, initié le phénomène qu'on appellerait plus tard le Grand Basculement.

Peter était cadre dans une grande banque internationale. A quarante-cinq ans il était heureux tant familialement que professionnellement et, en ce jour, il prisait fort le fait de pouvoir se rendre à pied de son domicile au cœur de la City où se trouvait son bureau. Grâce au réchauffement climatique, les dépressifs hivers londoniens n'étaient plus qu'un souvenir et il pouvait compter sur un bon douze degrés sous un ciel bleu pour son parcours matinal.

La ville était vraiment plaisante sous cette luminosité brillante et Peter gardait la tête levée vers les buildings en tournant dans Gresham Street pour rejoindre King Street où se trouvait le siège imposant de la banque. Ainsi regardant en l'air il ne put voir la crotte de chien, posa son pied dessus, s'étala de tout son long et alla cogner sa tête sur le pied du réverbère qui avait dû séduire un quelconque dog il y a peu de temps. Ce faisant, il perdit connaissance.

 

Les quelques personnes ayant assisté à sa chute se précipitèrent, tentèrent de le ranimer -en vain- et appelèrent les secours. Vingt minutes plus tard une ambulance le chargeait, toujours inanimé, et le remit, un quart d'heure plus tard, aux urgences de l'hôpital Saint Thomas à Southwark.

 

Sa femme, Abigail, fut avertie un peu avant midi. Elle se rendit immédiatement au chevet de son mari pour y apprendre que Peter était toujours dans le coma. Le neurologue était perplexe ; il expliqua à Abigail que le scanner n'avait révélé aucun traumatisme grave, il fallait donc être patient.

Ce ne fut que le jeudi après-midi que l'horizon s'éclaircit enfin. Les docteurs rassurèrent Abigail, Peter était revenu à lui tranquillement, sans agitation particulière, pour le corps médical, il n'y avait pas à s'inquiéter d'éventuelles séquelles, dès le lundi suivant il pourrait reprendre son travail.

 

Le week-end permit à Peter de se remettre complètement d'aplomb et la reprise serait plutôt agréable ; le premier jour de la nouvelle année se résumerait à un pince-fesse en fin d'après-midi pour lancer une grande expédition en Egypte, dans la vallée des rois, que la banque sponsorisait en totalité. Elle était coutumière de ce type de mécénat dans le domaine culturel qui lui permettait de donner une image positive du monde de la finance.

Ce premier lundi du vingt-deuxième siècle vit donc une assemblée particulièrement optimiste, enthousiaste, assister à la cérémonie de lancement du grand projet dirigé par le professeur Edeltone, spécialiste mondial incontesté de l'Egypte pharaonique. Au cours d'un voyage précédent il avait découvert l'entrée d'une tombe qui, fait extrêmement rare, ne semblait pas avoir jamais été violée ni visitée.

 

L'exposé fut brillant, soutenu par la projection de photographies de grande qualité ; Edeltone le termina par une vue de la porte d'entrée de la tombe qui, une fois ouverte devait l'amener à la momie du pharaon Montouhotep VII de la dix-septième dynastie.  Après avoir remercié l'assemblée pour ses applaudissements, il se dit prêt à répondre aux questions s’il y en avait. Les invités rêvassaient encore à ce passé lointain et mystérieux et, vu l'absence de questions, le professeur allait quitter l'estrade quand Peter leva main. Un assistant lui passa le micro et il dit :

 

  • Professeur, ne devriez-vous pas vous attendre à trouver plutôt la dépouille de Montouhotep VI ? En effet les hiéroglyphes sur le linteau sont typiques de la treizième dynastie et furent grandement transformés par la suite.

 

Il y eut un grand silence. Abigail regardait son mari subjuguée, ses collègues ouvraient de grands yeux incrédules et le professeur s'était figé, un papier à la main, ses lunettes légèrement de travers. Cette scène où l'ensemble de la salle était dans une immobilité parfaite et silencieuse ne dura que quatre ou cinq secondes qui parurent un siècle. Edeltone revint à la vie en répondant qu'il y avait des controverses sur ce sujet et qu'il viendrait avec grand plaisir en discuter avec son interlocuteur.

 

La fête reprit son cours et une grande discussion s'engagea entre Peter et le professeur, ce dernier, en état de surexcitation palpable prenait des notes à la volée au fil des propos de Peter, tout en poussant des Oh !, des Ah ! et des Mais !, les rôles étaient inversés, l'élève n'était pas celui qu'on croyait. Edeltone devait prendre congé, il s'envolait le soir même pour Berlin afin de prendre possession du matériel de détection des cavités dont les allemands s'étaient fait une spécialité. Il supplia Peter de faire partie de son expédition en lui promettant d'intervenir auprès de sa direction pour lui faciliter la tâche. Il se faisait fort de convaincre le président de l'intérêt qu'il y avait à associer un cadre de la banque au projet égyptien.

 

Aux multiples questions pressantes d'Abigail, Peter ne put que répondre qu'il savait ces « choses », qu'elles lui avaient été confiées, en son « esprit », par un certain Gebu, architecte de la XIIIème dynastie, sans se souvenir de ce qui avait déclenché ce processus.

 

Une consultation de contrôle avec le neurologue était prévue pour le lendemain, Abigail s'y rendrait avec lui pour tenter d'éclaircir ce mystère.

 

Les examens ne donnèrent rien. D'abord incrédule, le neurologue dut admettre que Peter répondait sans hésitation et pertinemment à toute question sur l'Egypte des pharaons de la XIIIème dynastie.  La simple visite de routine dura en fait toute la journée, l'ensemble des personnels hospitaliers concernés par les problèmes du cerveau s'entassaient dans une salle de réunion où Peter se prêtait de bonne grâce à toutes leurs investigations. Excités et épuisés, ils durent en convenir en fin d'après-midi : Peter possédait un savoir qu'il n'avait appris nulle part ! Pas de recherches Internet, pas de cours à l'université, pas de hobby sur le sujet, rien ! Ils avaient interrogé la famille, les amis, les collègues, rien, rien, rien. Peter n'avait jamais montré le plus petit intérêt, le plus mince savoir sur l'Egypte ancienne, rien. Simplement, il prétendait être en relation avec un certain Gebu, mort depuis près de 4000 ans !!!

 

Alors, lentement, tétanisés par ce qu'ils n'osaient concevoir, ces professionnels, réputés, incontestés dans leurs disciplines, s’entre-regardèrent en silence pendant de longues secondes jusqu'à ce que le doyen d'entre eux dit simplement :

 

  • Je crois que le cerveau de notre ami Peter a accès à un champ d'informations situé en dehors de sa personne. Champ d'information alimenté, d'après Peter, par un certain Gebu, haut personnage de la treizième dynastie.

 

Une forêt de hochements de têtes silencieuses accueillit ces quelques mots ; ça allait faire du bruit, ça, c'était sûr. Pas de doute, on vivait là les premières minutes de l'avènement du Grand Basculement.

 

Peter eut sa vie complètement bouleversée. Plus question de retourner à la banque pour son travail. Avec l'agrément de l'état, la communauté scientifique confina Peter dans un étage, pour lui seul, de l'hôpital. Il portait en permanence un drôle de casque muni d'une foule de capteurs. En plus du professeur Edelton, on avait fait appel à une cinquantaine de spécialistes du monde entier reconnus de l'histoire de l'Egypte ancienne. Tous ressortaient de leurs entretiens avec Peter l'air hagard, un vague sourire béat sur les lèvres, contemplant subjugués les notes qu'ils venaient de prendre. Ils savaient dorénavant tout ce qu'il y avait à savoir sur le tombe de Matouhotep, les moindres détails ; le travail de déblayage ne leur apprendrait presque rien, il ne servirait qu'à confirmer toutes les notes qu'ils avaient prises.

 

Après six mois d'investigations, on décida de préparer un communiqué officiel. Ce serait le ministre de la recherche et de l'enseignement supérieur qui allait s'exprimer. Il aurait à ses côtés le pape de la neurologie, un vietnamien, le professeur Trin Van Duan, un polonais, le philosophe des sciences Lech Brodena un épistémologue récemment distingué par un Nobel. C'est qu'il fallait couper court aux informations les plus fantaisistes qui circulaient un peu partout. Des religieux de tous bords évoquaient un accès à la parole divine et, pour y accéder un nombre de plus en plus grand d'individus se tapaient la tête sur les murs, espérant se doter des mêmes facultés que Peter.

 

Le communiqué eut donc lieu, dans le cadre majestueux de Buckingham Palace, en présence de centaines de journalistes venus de la planète entière. Les phrases ampoulées du ministre obscurcirent le sujet plutôt que de l'éclaircir, surtout quand, une quinzaine de minutes après le début de son intervention, il déclara :

 

  • Il nous apparaît clairement aujourd'hui que le champ d'informations auquel Peter a accès recouvre principalement les pensées d'un individu tel que le maître d'œuvre de la tombe de Montouhotep.

 

Après un silence abyssal, une multitude de mains se levèrent pour poser les questions ; questions qui pouvaient se résumer à : ça veut dire quoi un accès aux pensées d'un individu ?

 

Alors le philosophe Lech Brodena rassembla toutes ses capacités d'éducateur, de pédagogue et expliqua :

 

 

  • Les informations auxquelles Peter a accès ne sont pas des textes gravés dans la pierre ou écrits sur des papyrus, encore que pour certains, il soit possible de les y retrouver, non, ce sont toutes les idées, jugements, opinions, problèmes, doutes, certitudes, etc. ... qu'une personne, en l'occurrence une certain Gebu, a pu agiter dans son cerveau, qu'une personne a traité dans sa conscience. Via son propre cerveau, Peter peut lire dans la conscience d'un individu disparu depuis près de quatre millénaires. En fait, on pourrait également prétendre que le cerveau de Peter est une sorte d'antenne qui relaie la pensée de Gebu.

 

Le professeur avait terminé sa phrase en levant l'index de la main droite ; il resta en l'air de longues secondes dans un silence absolu. Un journaliste se risqua à poser une question ; il ne put que bredouiller un « mais, mais, mais ... » et retomba dans la stupéfaction générale.

 

 

Durant les années qui suivirent, la folie des coups sur la tête ne fit que croître et embellir. Plusieurs centaines de millions d'individus cherchèrent à s'assommer pour accéder à ce qu'on appelait maintenant la conscience universelle. De ce gigantesque assommoir, quelques dizaines de personnes parvinrent à accéder à des domaines bien limités. On prouva par exemple l'empoisonnement de Napoléon, une jeune fille ayant pu « lire » la mémoire d'un des geôliers de Saint Hélène et indiqué l'emplacement de restes du poison ainsi que des souvenirs écrits de sa main. Par la même occasion on vérifia que la langue n'était qu'un des moyens de transcrire la pensée. En effet, la jeune fille en question, née au Tibet, ne parlait pas un mot d'anglais ; ce qui ne l'avait pas empêché de connaître la mémoire du garde-chiourme à quatre siècles de distance.

 

De son côté, la science piétinait, incapable de descendre au niveau neuronal pour pister les transformations des synapses dans les connexions. Puis Peter fut encore à l'origine d'un sacré coup de tonnerre. Le couple Strude eut un enfant, un garçon, qui dès sa quatrième année bredouilla des propos décousus concernant la tombe de Matouhotep. Propos décousus, certes, mais justes ; il avait hérité de la même faculté que son père. La capacité d'accéder à un élément infime de la conscience universelle n'était donc pas temporaire et, de plus, elle se transmettait !

Des chercheurs s'intéressèrent d'un peu plus près à la télépathie qui avait longtemps été soupçonnée d'être le terrain de jeu des charlatans de tous poils. On comprit alors qu'elle était bien réelle mais que, contrairement à ce qu'on avait voulu faire croire, elle n'était pas une communication de cerveau à cerveau ; non, deux crânes avaient accès en même temps à la même parcelle de ce champ infini qu'était la conscience universelle.

De même, les tenants de la réincarnation, qui avaient tenté de récupérer les milliers de cas de jeunes enfants montrant des mémoires de vies passées, voyaient leur théorie s'effondrer.

 

Inexorablement, le grand basculement précipita les religions dans le trou noir de l'oubli. L'humanité se rendit compte que le problème de sa finitude était résolu. Il avait hanté l'esprit humain depuis des millénaires et la réponse était là. Chaque individu savait dorénavant ce qu'il y avait, ce qui restait après sa mort ! Sa pensée, son esprit s'enregistrait au fil des jours de sa vie terrestre et restait là, disponible pour l'éternité dans ce grand champ d'information qu'était la conscience universelle. Les religions monothéistes furent les premières à être reléguées au musée des croyances disparues. Il n'y avait plus besoin d'un quelconque dieu, de paradis ni d'enfer. Pourquoi se tourner vers un être suprême si on n’avait plus rien à lui demander ? Les religions d'Asie, qui n'avaient pas tout misé sur l'omnipotence de parfaits démiurges, résistèrent un peu plus longtemps, mais leurs explications alambiquées pour raccrocher à leur karma, leur nirvana, ce que les hommes savaient maintenant, finit par les rendre inutiles aux populations. Toutes les représentations d'un dogme : livres saints, icônes, statuaires, liturgies…. s'étaient rangées sagement à côté des peintures rupestres du néolithique, simples témoins des angoisses d'humanités curieuses et non encore déniaisées. Les postures relevant d'une « croyance inébranlable », de la « foi », tombèrent en désuétude pour finir dans le ridicule.

 

Cette nouvelle ère se caractérisa par un comportement des hommes tout à fait inattendu mais finalement logique. Ils abandonnèrent petit à petit leurs préoccupations concernant la science, la recherche, le progrès des connaissances. C'est l'ignorance qui maintenait l'humanité éveillée, avide de sciences et de progrès. Toutes les questions qu'elle avait voulu comprendre, approfondir n'excitaient son attention que parce qu'elles promettaient de lever, peut-être, un petit coin du voile sur le mystère insistant : qu'est-ce que je deviens, que reste-t-il de moi après ma mort ? Mais après Peter Strude ils avaient le sentiment d'avoir acquis le savoir suprême. Tout un chacun expérimentait la béatitude. Corollaire non moins extraordinaire, le souci de la perpétuation de l'espèce s'effaça rapidement des gènes humains. Ce moteur essentiel à la propagation de la vie ne tournait plus rond, chez la plupart il ne tournait même plus du tout. La croissance de la stérilité, chez les hommes comme les femmes devenait exponentielle. L'Homme n'avait plus besoin de transmettre quoi que ce soit puisqu'il se savait éternel dans le flot infini de la conscience universelle !

 

Avec cette nouvelle donne il aura donc fallu six siècles pour en arriver à ce jour où je couche noir sur blanc le récit de notre histoire. Au temps de Peter Strude nous approchions les dix milliards d'habitants sur terre ; deux cents ans plus tard nous n'étions plus que six milliards, puis la courbe descendante s'accentua, encore deux siècles et il ne restaient plus que quelques centaines de millions d'êtres humains ; aujourd'hui il n'y a plus personne, toutes les machines humaines sont hors de fonction, la nature, les animaux ont repris possession de notre terre. Je suis seul et, peut-être, encore, quelques Robinson assistent comme moi à la fin de l'humanité terrienne. Quelle vacuité à vouloir écrire cette histoire de ma planète ! Qui donc pourrait bien la lire ?

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