La maison aux volets bleus



Nouvelle écrite par Edgar Allan Popol dans le style Fantastique



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Vous, qui passez sans me voir,

Sans même me dire bonsoir,

Donnez-moi un peu d’espoir, ce soir.

 

La chanson de Charles Trenet tournait en boucle dans ma tête. Gamin, j’entendais mon père la fredonner sous la douche. J’étais forcément dans les parages quand la buée donnait à la maison des allures d’orphelinat pour ombres. Il y en avait une, la plus belle, qui faisait le mur pour aller danser sur le palier. Elle était facile à reconnaître avec ses trois jambes et ses cinq bras. Je l’avais surnommée « la pieuvre ». J’étais le seul à la voir, dans la maisonnée. Elle ne se montrait qu’aux enfants. J’étais là, en embuscade, prêt à la capturer avec mon filet à papillon. Maman m’observait, en douce, et se retenait de rire afin que dure ce bon moment.

Je ne faisais que passer, en effet. J’étais également sans espoir. Mais je l’avais vue. Je n’avais vu qu’elle, cette grande maison aux volets bleus.

 

*

 

Maeva, après deux ans de mariage, m’avait quitté pour un mec qui pouvait être son frère jumeau… ou mon fils.

Etait-elle à ce point narcissique ?

Je ne pouvais lui en vouloir. Torts partagés. Je n’étais pas fait pour vivre en couple. Trop vieux, peut-être. La peur, chaque matin, d’entendre craquer mes os ou vaciller mon moral. Il y avait déjà le sommier qui grinçait…

La nuit, mes yeux s’écarquillaient comme si la lune les rallumait. Je devinais que des ombres encerclaient le lit, mais j’étais incapable d’en discerner les formes et le nombre. Fixer le plafond dans l’obscurité, c’était comme manger un bon cassoulet après s’être brûlé la langue et le palais. Je me levais donc et je sortais.

Devant notre maison, il y avait une boîte de nuit, et je me laissais parfois tenter. Quand je rentrais, Maeva me menaçait de partir. Elle avait mis sa menace à exécution. Mais, maintenant, je peux lire en pleine lumière sans déranger personne. Ce qui est paradoxal, c’est que je n’éprouve plus le besoin de sortir.

Au fil des jours, la solitude commençait à peser sur mes épaules. Alors j’ai fait l’école buissonnière sur les routes. Aucun bagage, juste l’envie de m’aérer les neurones sur des chemins sentant la bouse de vache. Je dormais à la belle étoile, à même le sol, ou dans une chambre d’hôte s’il pleuvait. Jamais à l’hôtel. Rouler me changeait les idées, marcher me faisait suer en sifflotant.

Quand je suis passé devant la maison aux volets bleus, j’ai freiné comme si un chien traversait la route. J’ai fait marche arrière pour me garer devant le perron. Quelques marches accédaient à une porte en bois, également bleue.

Alors le passé m’a bouffé le cerveau et je suis resté là, à attendre je ne sais quoi au volant d’une voiture immobile.

 

Il y avait des fleurs partout, certaines plantées dans des jardinières accrochées au mur. Un arbre anonyme dépérissait dans un carré de terre. Il ressemblait à un épouvantail. Un pinson était pourtant perché sur la plus haute des branches. Il ne risquait rien. Les racines, affleurant, semblaient des tentacules.

Pour avoir le droit de mettre un pied sur la première marche, il fallait pousser un petit portail en bois fraîchement repeint en jaune – il y avait un pot de peinture de même couleur posé par terre. Puis marcher sur du gravier dont le bruit, d’ordinaire, me hérissait le poil parce qu’il évoquait les acouphènes dont j’ai si longtemps souffert, et qui avait disparu comme par miracle quand j’ai rencontré Maeva.

Cette maison m’attirait comme un aimant, oui.

Et pour cause !

Je n’avais jamais oublié cette femme aux longs cheveux blancs mal peignés qui avait lu mon avenir dans les lignes de la main de ma mère.

Chaque soir d’été, nous allions nous balader, maman et moi, dans le jardin public, sur le trottoir d’en face. Il y avait là des petits chemins de terre qui serpentaient entre les massifs de bégonias. Pour s’y rendre, c’était toujours aventureux de franchir le bras de mer à gué. Le goudron avait épaissi les flots. Il y avait tant de requins échoués qui s’y débattaient. Il ne fallait surtout pas glisser sur un galet. Ils grondaient, menaçants malgré l’asphyxie. Une sirène clignait de l’œil et le boulevard redevenait liquide. Ils repartaient alors chasser le poiscaille, ressuscitant plusieurs fois par heure.

La femme aux longs cheveux blancs avait terrorisé maman avec ses prédictions. Elle n’aurait pas dû la laisser approcher. L’autre m’avait montré du doigt. Je me rappelle avoir eu peur à la vue de cet ongle pointu et sale qui m’accusait de je ne sais quoi.

« C’est votre fils ? »

« Oui. »

« Ce gamin va faire une rencontre. »

« Une rencontre ? Mais il n’a que six ans. »

« Oui, il va rencontrer la mère de sa future femme. Cinq lettres forment son prénom qui se termine par la première lettre de l’alphabet. »

Ma mère blêmit. Je sentis qu’elle luttait contre l’envie de l’envoyer paître comme une vieille peau de vache. Moi, je lui aurais demandé où et en quelle année.

« Oui. Bientôt et pas loin d’ici. »

Elle lisait aussi dans mes pensées. Là, c’est moi qui ai blêmi.

J’ai tout de suite compris que ma mère simulait. Elle feignait de l’écouter et de la croire pour avoir la paix le plus vite possible. Quand, intrigué, le gardien s’est pointé, elle s’est fâchée tout rouge.

« Cette femme est folle. Elle nous importune. Faites quelque chose ! »

« Encore vous ! Je vous prie de sortir. »

Il l’aida à quitter les lieux en lui empoignant fermement le bras. Elle se débattit puis obéit en bougonnant. Ses longs cheveux blancs accrochèrent une plume blanche, ce qui la fit ressembler à une vieille squaw chassée de la tribu parce qu’elle avait contrarié le chef. Parvenue à une dizaine de mètres, elle fit brusquement volte-face et me toisa.

« Et toi, petit ! Le jour où tu verras une maison aux volets bleus juste après avoir été largué par ta femme, je te conseille de passer ton chemin. Tu m’entends ? »

Le gardien la rejoignit et la raccompagna jusqu’à la grille.

 

Cet incident avait secoué maman.

J’ai commencé à me poser des questions quand, une semaine ayant passé, j’ai fait la connaissance de cette petite fille dont le prénom alluma une mèche. Assise sur un banc, elle berçait sa poupée, pendant que sa mère discutait avec le gardien.

Je l’avais abordée à la manière d’un gentleman. Elle avait laissé tomber sa poupée et je l’avais ramassée. Elle s’était levée pour me remercier et se présenter.

« Je m’appelle Maeva, ma poupée aussi, et si j’ai une fille, plus tard, quand je serai grande, je l’appellerai Maeva. »

Ma mère me regardait faire, émue.

 

*

 

Le passé s’effaça soudain. La porte venait de s’ouvrir. Un homme apparut, vêtu d’une salopette maculée de taches de peinture jaune.

« Bonjour ! Vous cherchez un gîte ? »

« Non, non. Votre maison m’a plu. Je ne fais que passer. Elle m’a plu, oui, et je me suis arrêté pour l’admirer de plus près. »

« Elle n’est pas à vendre, vous savez ? »

« Non, non. Je ne veux pas l’acheter, juste me rincer l’œil. »

« Comme pour une jolie femme, c’est ça ? »

Il gloussa et m’invita à entrer dans le minuscule jardin où finissait de mourir l’arbre décharné. Le pinson s’envola. L’homme s’essuya la main avant de me la tendre.

« Raoul Espinasse. Sculpteur sur bois. Enchanté. »

Il avait la peau douce mais une poigne de lutteur de foire.

« Et vous sculptez quoi ? »

« Si vous avez un moment, je peux vous faire visiter mon atelier. Là, j’étais en train de repeindre le portail. »

« Je vois, je vois. »

 

A l’arrière de la maison aux volets bleus, que nous contournâmes, il y avait un hangar. De loin, on eût dit une serre.

« Autrefois, j’y entreposais le bois pour l’hiver, qui est rude par ici. Comme vous pouvez le constater, je suis resté dans le thème. »

Nous pénétrâmes dans l’antre du sculpteur. L’odeur de cire y était insoutenable. Je dus, à plusieurs reprises, me retenir de tousser. Dans le fond, il y avait des totems d’animaux. Il s’amusa de mon étonnement.

« Quand je sens que je perds la main… »

« Vous vous entrainez avec des animaux ? »

« En quelque sorte. Mais ils me servent surtout d’épouvantails à pinsons. »

« Comme le vieil arbre dans votre jardin ? »

« Oui, voilà. »

« Mais pourquoi chasser les pinsons. Ils sont inoffensifs, non ? »

« Non. Y’en a qui se faufilent dans l’atelier pour picorer le bois de mes… »

Il y eut un long silence que je rompis.

« De vos ? »

« De mes figures de proue. »

Et il me montra un alignement de bustes posés à même le sol. Je les avais pris, en entrant, pour de vieilles souches.

« Je suis également un passionné des bateaux du XVIIe siècle, pirates et corsaires. Mon rêve, c’est de sculpter un vieux galion espagnol de la poupe à la proue. Mais je n’ai pas assez de place. Je dois m’agrandir. Si j’avais des voisins, je leur achèterais leurs maisons. Mais, comme vous avez pu le voir, je suis isolé. »

« Et vous ne pouvez pas acheter le terrain qui vous entoure ? »

« Non. Il se murmure qu’il est miné. »

« Et on ne peut pas le déminer ? »

« Non. Ça coûte trop cher, alors on plante un écriteau, en espérant qu’il sera lisible longtemps. Ce qui est utopique car la neige gomme tout. »

Je n’avais vu aucun écriteau en arrivant, mais bon, s’il le disait…

Les figures de proue représentaient toutes des femmes rousses à la poitrine opulente.

« Elles sont très belles. Vous vous inspirez de femmes que vous avez rencontrées et qui vous font encore fantasmer ? »

« Non, non, je n’ai pas assez de mémoire pour ça. Je découpe des photos dans de vieux magazines traitant des navires d’antan. Mais, vous savez, mon rêve, c’est de sculpter une figure de proue à l’effigie d’un homme. »

« D’un homme ? »

« Oui. »

« Et qu’est-ce qui vous en empêche ? »

« Pour ça, j’ai besoin d’un modèle. Un être de chair et de sang. Dans le coin, les gens sont frustes. Ils sont capables de croire que je suis homo. Déjà que j’ai des mains de femme. »

Je ne sus trop quoi lui répondre. Un ange passa. En d’autres temps, je l’aurais descendu d’un coup de fusil. J’ai le regard revolver, paraît-il. Je mis ce temps mort à profit pour détailler les visages des sirènes au profil de déesses nordiques, de walkyries. Si finement ciselés. On devinait, derrière son travail, l’amour éprouvé par Raoul Espinasse à l’endroit (et à l’envers) de ces dames à la crinière touffue. Mais je ne pouvais m’empêcher de lorgner du côté de ses mains, si efféminées.

 

*

 

« Et toi, petit ! Le jour où tu verras une maison aux volets bleus juste après avoir été largué par ta femme, je te conseille de passer ton chemin. Tu m’entends ? »

En regardant cet homme inoffensif, dont les longs doigts de pianiste maniaient le marteau et le burin, et accessoirement le pinceau, je réentendais l’avertissement de la folle du jardin public, un demi-siècle plus tôt.

Elle semblait me rafraîchir la mémoire par-delà le temps.

J’avais été à deux doigts de demander à Raoul Espinasse s’il savait jouer d’un instrument de musique. J’y renonçai. Je ne voulais surtout pas qu’il m’imaginât ironique.

 

Nous quittâmes l’atelier dans le but de tuer le silence qui s’y instaurait. Il semblait regretter d’avoir trop parlé. Il fixait le sol comme s’il était puni. J’avoue avoir été rassuré par la caresse du soleil. Allait-il me proposer de poser pour lui ? Je me voyais mal dans la peau d’une figure de proue. J’avais l’écorce dure, mais il ne fallait pas pousser. Et je savais à peine nager. J’en avais des démangeaisons. Si je me grattais, je risquais de produire des copeaux. Je me retins de sourire, craignant qu’il ne s’en formalisât.

Je cherchai machinalement l’écriteau indiquant que le terrain était miné, en vain. Si j’avais tout bien compris, il devait y en avoir deux, un de chaque coté de la maison, et je n’en apercevais aucun.

Soudain, une petite voix me parla dans la tête.

« Va-t-en ! Je t’avais dit de te méfier de la maison aux volets bleus. Tu t’en souviens ? Va-t-en, tu es en danger ! »

Le monde se figea, et le temps l’imita.

Cette voix…

Tandis que Raoul Espinasse s’éloignait en direction du vieux portail qu’il allait visiblement finir de rependre en jaune comme si je n’étais pas là.

Je secouai la tête comme pour me débarrasser d’une mouche. Mais, vrombissante, la voix restait accrochée à mes pensées.

« Si tu tardes encore, il va te pousser dans le champ miné et utilisera ton torse comme modèle de sa figure de proue mâle. »

Je me surpris à lui répondre.

« Comment tu m’as retrouvé ? »

J’enchaînai aussitôt.

« Et tu crois qu’il a utilisé de vraies femmes pour ses figures de proue ? »

« Oui. Il les a recrutées par le biais de petites annonces. Toutes rousses. Mais une fois qu’elles se pointaient pour le casting, il les faisait défiler dans les champs minés où elles explosaient. Il ne gardait que les troncs. Les restes du corps éparpillé, il les donnait à manger aux chiens errants. »

Il y eut un silence.

« Comment je t’ai retrouvé ? Tu veux vraiment le savoir ? »

Je fis non de la tête mais elle me le dit quand même.

« Je suis dans ta tête depuis ce fameux jour, dans le jardin public. Je sais tout de ta vie. Mais, rassure-toi, je ne t’ai jamais influencé. Tu es un bon client pour une voyeuse. »

J’ai émergé de mon songe éveillé avec une migraine carabinée. Raoul Espinasse me tenait en joue avec son fusil. Il m’invita à aller faire un tour dans le champ miné. Ses yeux n’étaient plus les mêmes, rougis par la haine. Je me suis dit que si je regardais ses mains, elles seraient devenues des serres d’aigle. Je m’en abstins.

C’est le moment que choisit un pinson pour se poser sur le canon du fusil. Le coup partit tout seul. Je fus touché à l’épaule. Il se pencha pour m’agripper par les cheveux et me tirer jusqu’au champ. Je ruai dans ses parties intimes et il se recroquevilla. Dans un film, c’est lui qui exploserait sur une mine, mais là, dans la réalité, le bras ensanglanté, je pris mes jambes à mon cou et…

Une fois assis dans ma voiture, je le vis qui se dirigeait tout seul vers la mort.

La petite voix me chanta du Trenet dans la tête.

 

Vous, qui passez sans me voir,

Sans même me dire bonsoir,

Donnez-moi un peu d’espoir, ce soir.

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