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Nouvelle écrite par Pierre-Alain GASSE dans le style Drame



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Non, je n’ai pas toujours habité là.

Il n’y a pas si longtemps encore, j’avais une maison, tout comme vous, qu’est-ce que vous croyez ?

Un boulot, une voiture, et des costards plein mon armoire.

Moi aussi, j’ai eu une femme et des mômes. 

Alors quoi ?

C’est de ma faute, j’ai déconné, picolé, mal fait mon boulot, joué mon fric, trompé ma femme, battu mes gosses… C’est ça que vous vous dites, hein ? 

Ça vous arrangerait drôlement que ce soit de ma faute ce qui m’arrive. Vous pourriez vous dire que je n’ai que ce que je mérite, que j’ai gâché mes chances, qu’il y a une justice en quelque sorte. Et vous auriez bonne conscience en me refilant votre petite pièce, sans me regarder. Vous auriez fait votre B.A. de la journée. Vous pourriez aller faire les soldes sans remords, siffler votre whisky hors d’âge l’esprit tranquille et vous dire que les malheurs du monde ont tous une explication. 

Mais, manque de bol, vous vous fourrez le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Vous êtes à des années-lumière de la vérité. Vous tomberiez sur le cul, si je vous racontais…

Mais ça servirait à quoi que je vous parle de tout ça ?

Mon histoire, au début, je l’ai racontée, quand j’espérais encore m’en sortir. 

Je l’ai racontée partout, à qui voulait bien l’entendre, à qui pouvait m’aider, à qui aurait dû m’aider.

Et croyez-moi, c'est déjà pas facile de mettre sa fierté dans sa poche avec un mouchoir dessus, pour aller pleurer un découvert chez son banquier, un étalement de factures à l'EDF, ou la gratuité de la cantine pour ses gamins.

Résultat des courses : peau de balle et balai de crin ! 

On m’a enfoncé la tête sous l’eau en même temps qu’on me tendait la main : « Payez vos dettes et on vous aidera à redémarrer ». « Retrouvez du boulot et on vous donnera un logement. » « Désolé, sans domicile fixe, nous ne pouvons pas vous embaucher. »

Bordel, j’y étais pour que dalle, moi, dans tout ça ! 

Alors, ça vous intéresse toujours de savoir comment on y tombe, dans la dèche ? 

Eh bien, c’est très vite fait, si vous voulez savoir ! Trois ans, en tout et pour tout !

On avait eu une chouette vie jusque-là, Maryse et moi. Vingt ans de mariage, deux filles, une belle baraque, deux bagnoles, et même un appart huit jours par an à la neige. Bon d'accord, j'étais pas toujours là, souvent sur la route. Mais ça roulait. Enfin, je croyais.

Et puis la boîte de textile où j’étais "commercial", comme on dit, a commencé à avoir des difficultés, à cause des Chinois. On savait que ça devait arriver, mais on n’a pas su délocaliser à temps. On était une famille. Le patron voulait garder les emplois au pays. 

Cessation de paiements. Licenciements. Pas un repreneur. Liquidation judiciaire. J’avais quarante-cinq ans. Chômage. Foutu en l’air avec cinquante personnes. Y’a pas de quoi s’apitoyer. Ça arrive tous les jours à des tas de gens. On voit que ça dans les journaux. On se dit : « Encore une boîte qui ferme, encore des mecs au chômedu, putain, quand est-ce que ça va s’arrêter ? » Ça fait mal dix secondes et puis on oublie. Mais quand c’est à vous que ça arrive, alors là, c’est pas pareil. Tout s’écroule, devant vous, en vous, autour de vous.

Un mauvais coup du sort, ça arrive à beaucoup dans la vie. Il faut se battre ! D’accord. 

Mais, là-dessus, un mardi, en rentrant de l’A.N.P.E., j’ai trouvé les placards vides et une lettre contre le téléphone. 

Un ami, un des rares qui nous fréquentait encore, un salaud, oui, m’avait piqué ma femme. Ou c’est elle qui avait décidé de prendre le large. J’ai pas cherché à savoir. Bref, elle en avait eu marre. Ils étaient partis. Et mes deux filles avec. Ça, ça été trop dur ! J'ai chialé pendant deux jours. 

Divorce. Et tout ce qui va avec.

Déprime. Grosse déprime. L'hosto et tout. 

Oui, je sais, y'a pas de quoi pleurer. C'est un mariage sur deux ou trois qui finit comme ça, maintenant. Autrement dit, au chômage et divorcé, j'étais dans la norme, quoi ! Merci bien. 

J'ai refait surface, tant bien que mal, à coups de petits boulots. J'ai obtenu un petit appart. Et j'ai même eu une petite copine.

Mais tout était trop petit chez moi, la paye, l'appart... et le reste. Elle s'est barrée aussi. 

Un jour, l’huissier est venu. 

Mon mobilier a été vendu pour payer les plus grosses dettes. 

Un sale matin, le propriétaire a fait changer les serrures de l'appartement.

Mes affaires étaient chez la concierge. 

Deux sacs de voyage pleins. C’était tout ce qu’il me restait. Depuis, on m’en a piqué un pendant que je dormais. Finalement, tant mieux, parce que c’était trop lourd à porter. 

Alors, j'en ai eu marre, la coupe a débordé, j'ai coupé les ponts, taillé la route, changé de région et atterri dans cette ville, où personne pouvait me reconnaître.

J’ai pas mal tourné, les premiers mois, parce que y’a du monde partout, la gare, les jardins, sous les ponts, les halls d’immeubles. Tu te fais jeter quand t’es nouveau et si t’as pas le look qu’il faut. Routards, punks, junkies, clodos, ils étaient là avant moi, tous ceux-là. Mais faut voir tout ce qui arrive maintenant : des mômes avec un ou deux gosses, des sans-fafs, des familles expulsées, des accros du jeu ruinés. La Cour des Miracles, j'te dis !

Il faut faire son trou, trouver un endroit pour faire la manche, et c’est déjà pas de la tarte, mais surtout un endroit pour dormir, et ça c’est encore plus galère. L'hôtel social, merci bien ! En dernière extrémité, mais c'est trop la caserne. Ou bagarres et engueulades.

Un jour, il y a presque deux mois de ça, je me suis pointé ici. L’avantage, c’est que c’est chauffé et qu’il y a des toilettes avec de l'eau chaude pour se laver. Mais le problème, c’est les vigiles. Heureusement, j’ai trouvé le truc. Si tu ressembles à un client normal, il peuvent pas t’empêcher de passer toute ta journée à l'intérieur. Tu fais rien de mal et on est en République. Il faut juste pas trop se faire remarquer, pas agresser les clients, être propre sur soi, donner le change, quoi. 

La nuit, je dors dans des cartons, derrière les réserves, entre les trois cyprès là-bas. Enfin, dormir c’est façon de parler, parce que y’a des livraisons à partir de quatre-cinq heures du matin. Et, dans la journée, je fais la manche à l’entrée du parking quand le temps est potable. Ici, la mendicité est interdite. Mais j’y viens pour me réchauffer, lire le journal, me laver, boire un café et passer le temps au chaud quand il fait mauvais ou que ça caille de trop. Et puis, des fois, y'a des gens qui taillent une bavette avec moi.  J'ai pas encore trop l'air d'un clodo, p't-être bien.

Et pourtant, j'ai vachement changé. Le plus spectaculaire, c'est comment je parle, maintenant. J'ai dû m'adapter à la langue de la rue : argot, verlan et compagnie. Sinon, personne voulait me causer. Déjà que j'avais l'air trop propre pour être honnête. Un soir, je me suis fait tabasser par trois mecs qu'ont cru que je bossais pour les flics ! Alors, au rencard mon bagou de vendeur, changement de registre, finies les périphrases et les circonlocutions, bonjour la langue à Mimile. 

Mais c'est pas tout : le physique aussi en a pris un coup, tu parles ! La barbe, les cheveux longs, c'est rien, mais les pieds et les mains, j'te raconte pas ! Engelures et crevasses. Et l'estomac ! À bouffer que des pizzas et des sandwiches, quand c'est pas les restes des poubelles, ça peut pas bien faire. Bon d'accord, un repas chaud de temps en temps dans les foyers ou à l'Armée du Salut, mais pas assez souvent. Enfin, on survit. Voilà, c'est le mot, le but aussi : survivre. 

Alors, forcément, y'a des jours où tu te dis : "Pour qui ? Pour quoi faire ?"

Et la picole est là qui te guette, pour plus les entendre résonner sans cesse dans ta tête ces deux bon dieu de questions. Moi aussi, ça m'arrive. C'est pas grave. Je risque pas de provoquer un accident, j'ai  plus de permis, plus de bagnole. Que dalle ! Plus où crécher, même plus de nom, tout juste un prénom pour deux ou trois gus comme moi.

On m'appelle Jeannot. J'habite la galerie marchande.

La salle de séjour est immense et les toilettes sont au bout du couloir, mais voilà six mois que je couche dehors, sur le pavé.

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