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Aline


Auteur : ROLAND Georges

Style : Noires




extrait du recueil « Les démonomanes » aux éditions bernardiennes


Dans l’avion pour Rio de Janeiro, tout en sirotant son troisième Chivas, Rémi s’est mis à imaginer la scène. Son ami Christian, devenu l’amant de sa sœur jumelle, va enfin payer. C’est grisant de télécommander une vraie séquence de polar.

Avant même d’entendre le bruit de l’explosion, une écharde est entrée par sa joue gauche, a foudroyé deux pré-molaires, perforé la langue, puis sa vision fut troublée par un flux de sang.
Juste le temps d’entrevoir l’œil noir du pistolet pointé vers lui, et derrière, l’index qui se crispe sur la détente.
Dans un brouillard ouaté de vermillon, il a ressenti l’onde du coup du feu, qui lui a fait tourner la tête vers la droite, vers Aline. Emporté par le mouvement, il s’est écroulé devant elle, lentement, comme au ralenti ; Aline n’a pas bronché, a simplement suivi des yeux sa chute vers le plancher parqueté de chêne. Lorsqu’il s’est retrouvé couché, la main gauche à dix centimètres de son escarpin, elle s’est contentée de lui heurter l’auriculaire de la pointe du soulier, pour s’assurer que toute forme de vie l’a bien quitté.
L’autre homme a posément démonté son arme, l’a essuyée avec précision, puis remisée dans un coffret doublé de velours noir. Toujours sans un mot, il a quitté la pièce.
Aline s’est enfin penchée sur le corps, a constaté les dégâts. La balle chemisée doit avoir, comme une hélice, mixé la matière cervicale à l’intérieur du crâne. Elle n’est pas ressortie. À la place de la joue, un trou sanguinolent, par où s’écoule un liquide visqueux. Elle a estimé qu’en fin de compte, c’était très propre, et qu’il y aura peu à nettoyer. Rémi, va être satisfait.

L’homme a emporté le sac de plastique jaune dans lequel se trouvent les quinze mille euros ; il n’a pas pris la peine de compter. De toute façon, pas question pour elle de manquer à sa parole, les suites seraient catastrophiques. Cet homme déterminé, qu’elle a rencontré dans un bar de München, et qui lui a proposé un arrangement tarifé, cet homme ne supporterait pas qu’on se moque de lui. Pas question de nom, de devis ou de facture : « je vous accompagne à Bruxelles, je fais le travail, j’empoche mon fric et je disparais. Ni plus, ni moins. »
Le problème, à présent, c’est le corps. Aline n’a pas envisagé que cela se passe si vite, comme ça, pan ! sans préambule, sans mise en scène. L’homme, qu’elle avait rapidement dissimulé, était entré dans la chambre sans prévenir. Il avait dans la main gauche un pistolet nickelé muni d’un silencieux, et dans la droite un coffret de cuir noir. Sans prendre la peine de viser, il avait tiré par-dessus le lit, en pleine tête.
Elle a estimé qu’on eût pu préparer un scénario, où le tueur muni d’une deuxième arme aurait tiré dans le mur derrière elle, en lui laissant dans les mains son propre pistolet. Une légitime défense, cela se plaide sans trop de difficultés. Mais elle n’avait pas eu le temps. Christian était arrivé, juste le temps de planquer le tueur dans la salle de bains, et l’avait entrainée dans la chambre...

Le sicaire n’avait pas de deuxième revolver, et il tenait manifestement à son Glock comme à la prunelle de ses yeux, au point de le mignoter dans un écrin de velours. Maintenant, elle se demandait comment elle allait se débarrasser de ce colis encombrant et dangereux.
L’arme du crime est déjà en chemin vers München, mais la victime est toujours là, aux pieds d’Aline, qui regarde s’écouler le sang sur la descente de lit en fourrure synthétique. Elle pourrait enrouler le corps, le descendre par l’ascenseur, l’emmener en voiture dans une carrière du Tournaisis, puis revenir à l’appartement. Les parents de son amant allaient sans doute s’inquiéter, lui demander des nouvelles, alerter la police... Mais il était censé être en voyage d’affaires à Istanbul. Allez savoir ce qui a pu lui arriver là-bas !
Elle est passée à la salle de bains pour se confectionner devant le grand miroir un visage éploré, pétri d’une saine douleur. S’est répété les phrases à dire aux parents, aux flics qui, inévitablement, allaient mettre leur nez dans tout cela. « Pourquoi ne revient-il pas d’Istanbul ? Que ne donne-t-il de ses nouvelles ? Elle ne comprend pas. Aurait-il refait sa vie là-bas ? »
Cette phase de l’opération ne présente pas de difficultés. Reste le cadavre. Elle a tenté de le faire rouler dans la descente de lit, puis a essayé de le tirer vers la porte d’entrée. Pourvu qu’il entre dans la cabine d’ascenseur ! On ne se représente pas la somme d’effort que peut exiger l’élimination d’un corps. C’est titanesque. Sans parler des traces à effacer. Il y en a peu, puisque la fourrure a tout absorbé, il n’en reste que le moindre indice de sa présence dans l’appartement doit être traqué. Il est parti définitivement il y a trois jours pour Istanbul, et n’en est jamais revenu. C’était, avait-il déclaré, pour ses affaires, sans plus de précision. Aline n’avait pas pu l’accompagner. S’en tenir à cette version coûte que coûte. Broder le moins possible, Rémi avait beaucoup insisté là-dessus.

Le cadavre est maintenant à côté de la porte d’entrée de l’appartement. Reste à le traîner jusqu’à l’ascenseur, puis il faudra le charger dans le coffre de la voiture, sans se faire remarquer. Pour cela, elle attendra la nuit. Entre trois et quatre heures du matin.
Finalement, tout aura été ridiculement simple. L’homme de München a fixé son prix, a exécuté le contrat sans rechigner, puis a disparu. Le corps a pris une balle dans la tête, s’est effondré et aura été évacué. Christian s’est évaporé dans les brumes du Bosphore, sans laisser de traces. L’argent provient d’une caisse noire, dont personne ne connaît l’existence, sauf Rémi. C’est lui qui a avancé la somme ; il ne supportait pas l’idée d’imaginer cet homme faire l’amour à sa sœur. À peine Christian était-il parti pour la Turquie, Aline avait convoqué le tueur, et Rémi lui avait téléphoné pour le rappeler d’urgence, prétextant un sérieux malaise de sa sœur. Le piège était en place.

Ce soir, tout s’est déroulé trop vite. Mieux aurait valu une scène de crime passionnel, que ce déménagement de cadavre. Rémi aurait pu venir lui donner un coup de main...
Elle a eu un dernier regard pour le corps de son amant. Bien sûr, elle ne l’aimait pas, il n’était pour elle que la doublure de Rémi, pour ces élans qu’on ne peut se permettre avec son jumeau. Et Rémi ne supportait pas cette intimité.
Il avaient passé dans une des grandes familles belges une enfance dorée, accrochés l’une à l’autre. Les parents leur avaient laissé une fortune immense, lorsqu’ils périrent tous deux dans un accident de voiture. Dommage que Rémi n’ait pas compris que son ami Christian n’était pour elle qu’un besoin physique, tout aurait été si merveilleux.
Aline a cherché ses clés de voiture, a enfilé une pèlerine noire, et s’est penchée sur le cadavre. Engoncée dans le vêtement, elle éprouve encore plus de difficultés que tout à l’heure. Si elle pouvait, comme un homme, lancer le fardeau sur son épaule...

On sonne. C’est impossible ! Cela ne peut être que Rémi, qui vient enfin l’aider ! Pas trop tôt ! Elle a calé le corps contre la petite table de l’entrée, puis a ouvert la porte.
L’homme est entré dans l’appartement sans prévenir. Il a dans la main gauche un pistolet nickelé muni d’un silencieux, et dans la droite un sac de plastique jaune. Sans prendre la peine de viser, il a tiré par-dessus le cadavre, en pleine tête.
Dans un brouillard ouaté de vermillon, elle a ressenti l’onde du coup du feu, qui lui a fait tourner la tête vers la droite, vers le corps sans vie de son amant. Emporté par le mouvement, elle s’est écroulée à côté de lui, lentement, comme au ralenti ; l’homme de München n’a pas bronché, a simplement suivi des yeux sa chute vers le plancher parqueté de chêne. Lorsqu’elle s’est retrouvée couchée, la main gauche à dix centimètres de son mocassin, il s’est contenté de heurter l’auriculaire de la pointe du soulier, pour s’assurer que toute forme de vie l’a bien quittée.
L’homme a posément démonté son arme, l’a essuyée avec précision, puis remisée dans un coffret doublé de velours noir. Il a jeté sur le visage d’Aline le sac de plastique jaune, qui s’est ouvert, laissant échapper des liasses de papier journal découpé à la taille de billets de banque.

Dans l’avion pour Rio de Janeiro, Rémi a vidé son verre, il fait tinter les glaçons en se disant que désormais, il est seul à la tête de la troisième fortune de Belgique. C’est grisant de télécommander une vraie séquence de polar financier.





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