Toucha



Nouvelle écrite par Brigitte BLOCH-TABET dans le style Fantastique



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C'est dans le R.E.R. qu'elle s'était rendu compte de son don pour la première fois. Cette prise de d’extra conscience s’étant déroulée dans des circonstances d’apparence des plus banales. En face d'elle une femme en train de caresser un chiot installé sur ses genoux s'adressait à lui comme s'il ce fût agi d'un enfant :
" Qu'est-ce que je t'ai dit, hein Lipstick ? "

Cette question s'accompagnait d'un index menaçant.
Elle avait cru entendre le petit chien répondre :
- Je sais , je ne dois pas rester par terre.

Or la témoin de cette scène savait pertinemment que les chiens ne parlaient pas à la différence de la maîtresse du chien qui croyait son Lipstick doté de cette faculté.

Il ne s’agissait pas là du don de télépathie concernant les animaux. Non, celui-là… elle l'avait abandonné depuis ses 10 ans. Il était question d’une toute autre faculté dont elle ne connaissait pas encore la portée mais qu'elle trouva, ce jour là, dans le R.E.R. bondé, plutôt plaisante.

A mesure que la femme caressait son chien elle pouvait sentir, en même temps que celle-ci ,la douceur duveteuse du pelage du chiot, avec toutes les nuances d'impressions que produisaient les poils, selon les endroits du corps qu'ils recouvraient, plus hirsutes sur la tête et les cuisses, plus homogènes sur le dos et le ventre, parfois aussi doux et légers que les pollens des fleurs de pissenlit qui s'envolaient quand on les soufflait. Elle suivait la progression de la maîtresse sur le corps de son chien centimètre par centimètre, éprouvant le même plaisir qu'elle à caresser ce pelage pelucheux qui réagissait sous la pression des doigts.

Ainsi elle touchait par procuration.

Mais il fallut vérifier si cet instant particulier de tactilité suraiguë représentait un fait isolé ou bien si elle était capable de toucher à distance d'autres matières moins familières telles que le lisse du métal de la barre d'appui où s'accrochaient en grappe une dizaine de passagers, les cheveux crépus, lisses ou ondulés de ceux-ci et les tissus plus ou moins moelleux ou rugueux dont étaient constitués leurs vêtements.

Très vite, elle s'aperçut qu'elle parvenait tout aussi bien, sans le truchement d'une main humaine, à ressentir toutes les nuances tactiles de ces matières disparates. Le métal de la barre d'appui présentait la consistance d'un serpent réchauffé par des mains moites, les cheveux étaient plus ou moins agréables au toucher ; elle préférait sans conteste les lisses et soyeux qui glissaient dans sa main fantasmatique aux frisés et crépus qui, trop rêches, lui gratouillaient la paume d'une manière désagréable et qui, ras, lui donnaient l'impression râpeuse de la toile émeri. Elle s'attarda par la pensée sur le crâne d'un ravissant jeune homme à la longue chevelure attachée en catogan, à l'insu de ce dernier qui n'eût pas manquer de réagir violemment à une caresse véritable de sa part.

Toutes ces impulsions que l'on devait réprimer à longueur de journée dans cette société soit disant libérée, toutes ces attirances soudaines et spontanées que l'on devait cacher, si naturelles en fait mais si mal considérées. Ce procédé avait du bon, sensuellement parlant, il permettait d'explorer virtuellement toutes sortes de parties du corps, depuis les cheveux jusqu'aux orteils, en passant par la peau, les lèvres, les mains, voire les pénis saillants sous la braguette sans risque de protestations. En ce qui concerne les vêtements, elle éprouva une attraction particulière pour un tweed à chevrons porté par un classique quadragénaire et dont le tissage moelleux et granuleux à la fois lui procurait des ondes délicieuses aux extrémités des doigts, lui rappelant certainement les vestes que portait son père quand il la prenait sur ses genoux.

Car il fallait avoir expérimenté déjà la matière pour la ressentir aussi réellement, il fallait avoir emmagasiné depuis l'enfance tout plein d'échantillonnages de textures, toute une palette d'impressions et de sensations diverses et subtiles. Tel était le cas de cette sensitive qui se souvenait si bien avoir joué à toucher à distance des troncs de platane bordant l'avenue de Messine à son retour de l'école. Elle évoquait alors le poème de Rimbaud sur les correspondances se constituant un alphabet coloré personnel : A bleu, E blanc, I jaune, O noir, U marron, Y vert.

Un jour, à la télévision, dans une émission scientifique, elle découvrit avec stupéfaction les zones colorées sollicitées par les sens comme des fleurs écloses dans le cerveau. Il y avait même des zones de l'imagination du toucher qu'elle parvenait maintenant à localiser précisément dans le lobe frontal. Cela la rassura de savoir qu'elle n'était pas un phénomène de foire. Tout au plus une superconsciente, avide et curieuse de tout.

Toute petite, déjà, on la surnommait " Touche-à-tout ", à cause de sa manie de toucher tous les objets qui se trouvaient à sa portée. En grandissant le surnom tant de fois prononcé, lequel la baignait de ses ondes évocatrices, lui ayant forgé une personnalité polyvalente aux dons ‚pars, peu développés, mais multiples, on la rebaptisa "Toucha" parce que c'était plus simple.
Il est vrai aussi qu'elle aimait bien tripoter tout ce qu'elle appréciait avec les yeux. Elle se retenait souvent de toucher la tête crépue des petits noirs dans le bus et les sculptures dans les musées.

A présent elle pourrait se livrer à ses manies tactiles sans aucune réticence, sans craindre les protestations et les réprimandes des intéressés. Tout l'univers s'offrait à son toucher : Le lisse comme le rugueux, le mou comme le dur, le soyeux comme le râpeux, le velouté comme le rocailleux. Elle pourrait toucher la glace, le feu, le ciel, les nuages et les planètes inaccessibles. Cette perspective l'enivra.

Les jours qui suivirent cette révélation elle évoluait sur un petit nuage. Peu importait sa vie future, ses rencontres amoureuses même désastreuses, l'absence de voyages, de découvertes, la pauvreté de son environnement, le manque de communication. Elle compenserait ses éventuelles privations par des exercices de toucher à distance. Le printemps ‚tant installé avec tout le bourgeonnement extérieur et intérieur que cela implique, elle se tourna tout naturellement vers les couples d'amoureux. Elle trouva beaucoup moins dangereux et impliquant de vivre l'amour par procuration et sa sensualité fut satisfaite par les nombreux baisers qui s'échangeaient dans le Métro et le R.E.R..
Pendant que certains pratiquaient l'amour virtuel par ‚crans interposés et messageries roses fort coûteuses, elle savourait gratuitement et plus amplement ses rencontres "sensopathiques".

C'est ainsi qu'elle se délectait, bien sûr voyeuse, mais plus encore, senteuse, toucheuse, goûteuse, partageuse complète, de la vision des jeunes en train de s'embrasser et de se peloter sur les bancs des stations, dans les couloirs, sur les tapis roulants, devant les tourniquets, debout, assis, emboîtés les uns dans les autres, se dégustant goulûment sans crainte du regard des usagers, offrant en spectacle leur amour tout neuf, leur " safe love " qui les prémunissait contre le sida. Toutes les filles amoureuses possédaient ce même regard langoureux ou légèrement provocant tandis que le garçon prenait un regard amusé ou désabusé.

Elle choisissait un couple particulièrement séduisant, le garçon surtout, mais parfois aussi la fille … laquelle elle cherchait à s'identifier et elle embrassait, en même temps que la petite amie, le garçon qui ne se doutait pas de ce double baiser. Bien qu'elle ne p–t voir ce qui se tramait, se traficotait, s'emberlificotait à l'intérieur des bouches, elle sentait en elle les remuements de langue, les parfums des haleines et des salives, les émois et les ivresses qui en résultaient. Un garçon lui avait fait particulièrement de l'effet, à son corps défendant, vu qu'il n'était pas du tout son type mais la manière dont il embrassait en tenant le menton de sa partenaire et en gardant les yeux grand ouverts rivés sur les siens l'avait grandement excitée.
Savait-elle ,la petite collégienne abouchée à son petit ami à la bouche-ventouse ,que cette femme mûre à côté ressentait tous les attouchements de langues et les échanges de salives auxquels ils se livraient ? Absorbés qu'ils étaient l'un dans l'autre ils ne s'apercevaient même pas de son regard insistant, chaviré par moment.

On aurait pu croire qu'elle n'‚tait qu'une simple curieuse quelque peu frustrée, à la façon dont elle fixait les couples si intimement réunis mais on était loin de se douter à quel point elle prenait part à la cérémonie sensuelle qui se déroulait sous ses yeux, tous ses sens participant à cette débauche lubrique. Chaque effleurement du garçon ‚tait enregistré par sa peau, se prolongeant en ondes concentriques qui se propageaient sur tout son corps et elle se demandait même si elle n'arrivait pas à magnifier les caresses des autres tel un ordinateur qui parvient à corriger, amplifier, améliorer le message ou l'image qu'on lui envoie. C'est ainsi que des orgasmes venaient agrémenter sa travers‚e métropolitaine à tel point qu'elle finissait par dévaler les marches qui la conduisaient dans les sous-sols de la métropole avec une allégresse qui surprenait ses accompagnateurs occasionnels.

" Pourquoi aimes-tu tant prendre le Métro ? " s'étonnait sa meilleure amie qui ne supportait pas la promiscuité malodorante et transpirante de la faune des usagers.
Elle était obligée de sortir des banalités concernant la facilité, la fiabilité, la rapidité de ce moyen de locomotion pour ne pas donner comme raison ses voluptueuses traversées sous-urbaines. Elle n'osait avouer que son bruit préféré c'était celui produit par l'irruption du train dans la station.

Mais son don ne s'exerçait pas seulement dans la sensualité.
Avait-elle faim, qu'elle choisissait un voyageur en train d'engloutir un fruit ou un gâteau, son goût la portant plutôt vers le sucré, et elle savourait par papilles interposées le mets absorbé. Elle avouait une préférence pour les gens de couleur qui semblaient, plus que les blancs, prendre du plaisir à manger et, plus habiles, plus gourmands, se trouver davantage en harmonie avec l'aliment ou du moins concerné par celui-ci. Une jeune femme antillaise l'avait complètement séduite en dégustant une poire qu'elle abritait dans la coupe gracieuse de ses doigts bruns effilés et portait à sa bouche … un rythme régulier des tranches qui venaient fondre dans le ravissant cratère bord‚ de satin brun. Le goût de cette poire avait paru à Toucha plus exotique qu'habituellement, ceci par le truchement de l'insularité de sa consommatrice.
Curieusement elle se trouvait si rassasiée par cette pitance absorbée par autrui qu'il lui arrivait d'oublier d'acheter de quoi manger.
Lorsqu'elle mangeait vraiment, toute seule, elle avait alors l'impression de faire acte d'égoïsme et son plaisir s'en trouvait diminué.

Au niveau auditif les violons des couloirs du Métro, dans les stations chics, la baignaient d'un halo mélodieux, quasi surnaturel changeant jusqu'à sa démarche et embellissant celle des usagers qui se dirigeaient vers elle à contresens, sortes de figurants évoluant gracieusement dans un clip qu'elle était la seule … percevoir. Parfois c'était aussi beau que l'orgue dans les églises qui diffusait des notes tellement cristallines qu'elles s'engouffraient une à une dans son plexus, envahissant son corps devenu caisse de résonance.

Le plus excitant, à présent, c'était d'aller au cinéma voir un film d'aventure qui l'amenait dans des continents éloignés afin de voyager par l'entremise des comédiens. Voilà qui était bien le bon moyen de vivre dangereusement sans en assumer les risques, cela tout le monde le savait et le vivait. C'était d'ailleurs cette recherche de sensations qui poussait les spectateurs à s'enfermer dans les salles obscures. On avait même inventé les lunettes pour voir en relief et on parlait de diffusion d'odeurs pour donner une dimension olfactive au spectacle. Nul n'était besoin de tous ces subterfuges pour notre phénomène qui savourait son film dans toutes ces dimensions, touchant les comédiens, éprouvant leurs sensations ( étaient-ce celles des comédiens ou des personnages ? ) leur emboîtant le pas, leur donnant de sa salive, de ses sudations, de ses endorphines et endomorphines, humant toutes les odeurs, ressentant tous les changements de climat, se glissant dans la peau d'un personnage et goûtant la vie à travers lui tout le long de la représentation. Son voisin la sentant gigoter était loin de se douter des échanges thermiques, sismiques, nerveux , qui s'effectuaient entre elle et l'écran. C'était comme si à chaque seconde elle était bombardée par des ondes qui lui transmettaient de minuscules informations par tous les pores de sa peau agissant tel un récepteur et qu'elle réagissait à ce bombardement continuel par des sensations multiples et variées. C'est dire à quel point elle sortait éprouvée du film qu'elle venait de visionner en multidimensionnel.

Un jour on lui apprit qu'elle était médium, cela se voyait paraît-il à la couleur de ses yeux vairons dont la prunelle huître use ‚tait constellée de taches jaunes ou orange comme des gouttes de citron. En effet, elle avait les yeux changeants, couleur de temps, bleu ciel quand il faisait beau, verts quand il pleuvait, et gris quand il faisait froid. Ses cheveux aussi suivaient les caprices de la Météo, frisés lorsqu'il pleuvait, raides par temps froid. Mais le terme de " médium " ne la satisfaisait pas " médium " ça faisait moyen et elle se sentait nettement au-dessus de la moyenne, plutôt particulière en fait, pour ne pas dire exceptionnelle à cause de ce don qu'elle ne partageait avec personne de son entourage. Elle se sentait innombrable, universelle, peuplée de tous ces gens qu'elle côtoyait, les plus inconnus lui paraissant les plus intimes, les plus étrangers lui paraissant les plus proches.

A force d'observer aussi intensément les usagers des transports en commun et des lieux publics elle avait fait cette constatation : tous les jours elle rencontrait les mêmes personnes, le même brassage hétéroclite, les mˆmes types de visages. Ce qui tendait à prouver qu'il n'y avait pas tant que ça de types humains et que les traits s'agençaient souvent de la même manière. A telle bouche correspondait tel nez, auquel venait faire contrepoint tel menton, selon une loi d'équilibre et de compensation ; un creux venant se placer après une bosse. C'est grâce à la sculpture qu'elle s'était rendu compte que les visages obéissaient tous aux lois du rond de bosse. Et c'est grâce à l'ordinateur qu'elle avait découvert celles de l'anamorphisme. C'est pour cette raison que tant de gens se ressemblaient sans avoir conscience de posséder plein de clones à travers le monde.

Etait-ce parce qu'elle avait si conscience de sa place dans l'univers qu'elle ressentait si bien les sensations des autres êtres humains ? Cette conscience collective ne la quittait jamais. Et ainsi ce regard d'ethnologue curieux et plein d'empathie devant cette faune restait toujours avide de contacts et de découvertes.
Tantôt elle se comparait à une espèce de nonne en civile pleine d'empathie et de compassion, tantôt à une débauchée, se repaîssant de la lubricité des autres. Elle n'existait pas en dehors de la sainte ou de la putain.
Bizarrement ce phénomène n'atteignait pas sa vie privée et son entourage. Celui-ci la trouvant toujours aussi égoïste et lui répétant à longueur de journée :
" Mais si tu te mettais à ma place, si tu ressentais ce que je ressens, Ah si tu savais... " Elle aurait pu si elle l'avait voulu mais elle préférait partager les sensations des inconnus qu'elle choisissait. Et elle réglait l'émission des sensations selon le dosage qu'elle en attendait. Recherchant ou évitant les sensations trop fortes, c'était selon. Elle croyait pouvoir maîtriser tout ce mécanisme, rejeter le mauvais pour n'absorber que le bénéfique.

Mais elle ne pouvait éviter la pollution auditive et quand un petit jeune, la casquette à l'envers, vissée sur les yeux, les jambes de son survet étalées sur la banquette d'en face, les écouteurs de son walkman fichés dans les oreilles, écoutait religieusement du rap, de la house music, du raggeamuffin ou de la musique techno qui émettait les pulsations cahoteuses d'un cœur en déroute, elle ressentait une agression insupportable. Le battement saccadé s'emparait de son organisme et le livrait à des secousses rythmiques absolument contraires … son propre tempo qui correspondait plutôt à la soul et au funky.
Ces pulsations agressives lui étaient tellement insupportables qu'elle était obligée de changer de place mais à l'autre bout du wagon le staccato fou la poursuivait encore, s'emparant de son cerveau et l'empêchant de penser à autre chose. Elle avait beau alors essayer de se glisser dans la peau de ce jeune Beur ou de ce jeune Black pour apprécier cette musique qui leur correspondait si bien, l'avatar ne se produisait pas et elle réalisait alors qu'elle ne devenait pas l'autre. Elle ne se glissait pas dans sa peau telle une actrice dans son personnage, non, elle restait toujours dans la sienne mais celle-ci possédait de multiples antennes capables d'explorer les sensations de l'autre.

Et il y avait des jours comme ça où le R.E.R. devenait le décor du plus noir polar et où elle ne faisait qu'absorber les mauvaises ondes et les épouvantables effluves des couloirs jonchés de détritus, d'urine et d'excréments humains ainsi que des compartiments constellés de taches de sang qui s'égrenaient dans les allées et entre les sièges menant sans doute à un cadavre enlevé juste avant sa montée. Un jour, au moment de descendre, elle avait même aperçu une flaque de sang vermillon bien épaisse, encore fraîche, attestant du passage récent d'un accident‚ et elle avait ressenti la douleur fulgurante d'un coup de couteau dans l'abdomen. Elle en avait parlé aux autres passagers qui bizarrement ne l'avait pas remarquée. Ainsi elle pensait être la seule à saisir les drames comme les comédies qui avaient pour théâtre le R.E.R. Etait-elle la seule éveillée ? Elle pressentait qu'elle en payerait le prix.

Même les jeunes amoureux accolés l'un à l'autre au point qu'on ne savait plus distinguer le garçon de la fille, s'exhibant dans des postures suggestives avec des gestes d'une infinie tendresse ou d'une audace incroyable ne parvenaient plus à lui faire partager leurs ‚motions sensuelles. Depuis le jour où en prétendant que les jeunes se tournaient vers l'amour, cette valeur-refuge, ses enfants lui avaient objecté que c'était de la frime " qu'ils se la jouaient " comme ils disaient dans leur parler jeune, que c'était pour faire croire qu'ils étaient accros, " qu'ils se kiffaient à donf " et se donnaient en spectacle aux usagers par simple provocation, elle ne parvenait plus à trouver dans leur contemplation une compensation … sa propre frustration.
Quelques tentatives de substitution avec de jeunes embrassées n'avaient abouti qu'à un fiasco. Elle se sentait comme frigide, désillusionnée des sensations et des émotions.

Elle croisa même un couple qui la réfrigéra complètement : Une jeune fille très quelconque s'accrochait au paletot d'un jeune homme aux sublimes yeux bleus et aux traits parfaits qui ne daigna pas un instant porter son regard azur sur les cheveux tirebouchonnés et rêches comme une paillasse qui lui chatouillaient le visage. Ce rapprochement entre la tignasse sale de la fille et la peau irréprochable du garçon lui procura comme un malaise autant que la froideur que le jeune homme témoignait … sa compagne enamourée. Ses enfants avaient raison et celui-là ne faisait même pas semblant de "kiffer pour sa meuf".

Elle avait pris l'habitude d'attendre sur le quai en queue du train afin de descendre au plus près de la sortie de sa gare de destination. Il lui arrivait de s'asseoir sur un banc à proximité d'un couple insolite formé d'un jeune attardé, débile ou autiste, elle ne savait pas trop bien, et de son accompagnatrice qui faisait preuve de beaucoup de patience et de doigté. Elle avait fini par s'attacher à ce jeune handicapé mental qui palpitait tellement comme elle, ressentait tout tellement fort, et se sentait si différent des autres. Elle s'amusait de ses questions, de ses réparties pas toujours si débiles que ça. Son anxiété se manifestait par des gesticulations des doigts, des tapotements devant la bouche, espèce d'éventail tentant désespérément d'endiguer le flot incontrôlable des mots qui sortaient de celle-ci en une interminable litanie pleurnicharde.

Et un jour, sans le faire exprès, à force de l'observer sans doute, de compatir, et de prendre pitié, elle était entrée en communication avec les sensations du jeune attardé. Peut-être parce que ce jour-là il souffrait davantage que d'habitude ; son accompagnatrice, si compréhensive d'habitude s'adressant à lui comme s'il était normal, sans tenir compte de sa fragilité extrême et de sa sensibilité exacerbée d'écorché vif.
" La semaine prochaine tu vas chez ta grand mère, ça me fera des vacances ; j'en ai marre de te voir, tu me bouffes la vie, tu m'exaspères. Je vais mettre de l'espace entre nous. "
- Dis tu m'emmènes avec toi ? Tu vas où ? J'ai mal à ma tête si tu t'en vas. Tu vas loin ? Tu m'aimes pas ?
Aussitôt elle avait ressenti une migraine épouvantable lui comprimer les deux lobes temporaux pris comme dans un étau.
Le jeune débile maintenait devant lui une baudruche à l'effigie de Mickey qu'il se mit à embrasser convulsivement et elle sentit sur ses lèvres la douceur du coussin de plastique dont elle renifla les effluves synthétiques.
" Michey il m'aime, lui, Mickey il reste avec moi. Il me lâche pas " et sur ces mots il avait écarté les doigts et la voûte du quai sous-terrain.
" Je veux mon Mickey avait glapi le demeuré, rattrape mon Mickey. "
Mais la jeune fille n'avait pas pris cette requête essentielle pour lui, au sérieux, considérant celle-ci comme un caprice d'enfant gâté.
Le pauvre débile s'était mis à courir après sa baudruche qui à présent avait atterri en plein milieu des rails.
La jeune accompagnatrice n'avait pas pu l'empêcher de sauter sur la voie pour la récupérer.

Toucha avait entendu le bruit familier, ce bruit qu'elle aimait tant de l'arrivée du train, mais cette fois ci le grondement habituel si rassurant l'avait envahie comme les rugissements d'un monstre de métal, elle avait senti son coeur bondir dans sa poitrine. Sous ses semelles elle sentait la tranche aigue des rails, sur ses cheveux le souffle de l'approche du train, dans son corps les vibrations de son moteur. On la vit s'affaler sur le quai en même temps que le débile se couchait sur les rails acceptant l'irruption inéluctable du train qui allait anéantir à jamais sa souffrance.

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