Le nouveau curé



Nouvelle écrite par Clopine TROUILLEFOU dans le style Vécu



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Notre famille fut la première à le rencontrer, par l'abbé Bony, bien sûr. L'abbé Bony, on connaissait : en charge de notre paroisse Sainte-Croix, la cinquantaine solide et rougeaude, il enterrait, mariait, baptisait, confessait, absolvait, catéchisait, tamponnait les cartes de présence à la messe, et engueulait les enfants qui piétinaient les plates-bandes du cimetière, le tout avec une efficacité et un manque d'imagination remarquables. Il venait souvent manger le dimanche midi à la maison, et se resservait deux fois du poulet rôti. Après notre départ, (nous quittions la table comme une volée de moineaux), il renseignait notre mère sur nos récents péchés, violant ainsi le secret de la confession, le regard clair et la conscience limpide, en soufflant à petits coups sur son café brûlant. Fermement, il avait exclu mes frères de leurs postes d'enfants de chœur, quand ils avaient avoué avoir pissé dans le bénitier, et avait conseillé à ma mère de m'éloigner de la petite F…, qui, décidément, n'était pas d' une bonne fréquentation.
Il était donc logique qu'une des toutes premières visites du Nouveau Curé, accompagné par l'abbé, soit pour notre maison. L'abbé Bony précisa d'ailleurs que le nouveau ne le remplacerait pas, non, mais le seconderait, serait plutôt chargé des jeunes (qui désertaient pas mal l'aumônerie), et, chose qui ne fut pas exprimée mais que pourtant tout le monde comprit, « apprendrait ainsi le boulot ». Et certes, au vu de la jeunesse du nouveau, de sa figure presque féminine, de son corps maigre d'adolescent grandi trop vite, il semblait évident qu'une bonne période de stage allait être nécessaire pour lui apprendre comment vivre avec les paroissiens de la petite ville de B. !
Pourtant, pourtant, le jeune curé, qui était un peu musicien, sut rapidement s'y prendre, au moins avec les quelques adolescents qui n'avaient rien de mieux à faire qu'à venir répéter des chants religieux, tous les mercredis soir, « dans l'esprit de Taizé », c'est-à-dire accompagnés de la guitare électrique du fils du pharmacien : la chorale Sainte-Croix était née, et ma mère y envoya ma grande sœur.
Ma grande sœur était toute petite, un mètre cinquante environ, possédait une voix de soprano, et ressemblait assez exactement, à quinze ans, à une pêche veloutée, juteuse et parfumée, brandie un soir d'été sous les yeux d'un homme mourant de faim et de soif.
Le nouveau curé n'avait aucune chance d'y échapper.
Il la remarqua donc, puis la considéra, et finit par ne plus pouvoir en détacher les yeux.
Ma sœur se contenta de consigner le fait dans son journal intime. Journal dont je connaissais évidemment la cachette, que je lisais très régulièrement, avant de le remettre soigneusement en place…
Je dois avouer que mes huit ans en furent émerveillés. Que ma sœur eût des amoureux, bien sûr. Mais qu'un curé se porte sur les rangs, ça alors, c'était vraiment épatant !
Hélas, un mercredi soir où la répétition s'était particulièrement allongée et où ma sœur, avec deux heures de retard, était réapparue, descendant de la Renault 5 sacerdotale, ma mère donna elle aussi son opinion. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'était pas favorable : elle alla jusqu'à prévenir ma sœur « que ç'avait beau être un curé, sous la soutane il était comme les autres ». Ma sœur haussa les épaules, et j'en restai baba : un curé était donc un « homme comme un autre » ! Première nouvelle ! Ah, ça valait le coup d'avoir une sœur comme la mienne, même si ça allait barder…
Et ça barda.
Ma sœur fut consignée, et le nouveau curé en fut réduit à tourner mélancoliquement dans notre quartier, au volant de sa Renault 5, afin de tenter de l'apercevoir. Mais même cela était de trop, aux yeux de ma mère. Elle n'en pouvait plus d'engueuler ma sœur, qui jurait qu'elle s'en fichait bien, du nouveau curé, mais aurait aimé continuer la chorale. « Pas de ça », hurlait ma mère, « pour que tu te fasses sauter dessus, alors là, non ! « Ma mère se « tenait » trop pour faire un esclandre public, mais elle ne décolérait pas.
Elle en appela donc à l'abbé Bony, qui tomba des nues et sur son collègue : aller s'amouracher, dès le premier poste, de la fille d'une des meilleures paroissiennes, une catholique exemplaire, mère de famille nombreuse, non, c'était impardonnable !
Des consignes partirent donc de l'évêché d'Evreux et le nouveau curé disparut. Le brave abbé n'était peut-être pas si mécontent que cela de voir son jeune et beau collègue tomber au premier obstacle. Après tout, il avait fait face, seul, dans la paroisse, pendant quinze ans. Il n'avait nul besoin d'un aide, surtout si ce dernier montrait de telles faiblesses…
Quant à la chorale, elle périclita dans un premier temps. Mais ma sœur, son meilleur et féminin élément, y revint, et de nouveau on entendit sa voix angélique, qui surmontait son trop désirable corps, chanter le « te Deum » dans l'église Sainte-Croix, pendant que l'abbé Bony (qui chantait faux et avait autant d'oreille qu'une pompe à essence) souriait benoîtement en pensant au poulet dominical.

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