Moustaches en trop



Nouvelle écrite par Brigitte BLOCH-TABET dans le style Humour



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Je n'avais jamais aimé les moustaches.
Moustaches en croc, en balai-brosse, bacchantes, fines ou épaisses, tombantes ou remontantes, moustaches à la hussarde, à la gendarme, à la gauloise, broussailles de tout poil, je les considérais comme des cache-misère masquant un défaut, des sourcils à lèvre qui protégeaient cette fragile muqueuse contre les mucosités du nez, à moins que cet accent poilu sur la bouche ne fut un subterfuge pour masquer un espace trop important entre le nez et la lèvre ou encore un petit balai chatouilleur pour les apartés langoureux bouche contre oreille.

Que signifiait ce petit masque sous-nasal ?
Celle de mon père, rouquine et drue, m'avait toujours paru compenser une calvitie précoce, poils sous le nez à défaut de poils au crâne. Ceux-ci, parfumés de tabac blond, rendaient ses baisers odorants et piquants.

Ensuite il y eut les moustaches naissantes de mes petits amis, maigres et mitées comme une trace négligée au dessus de la lèvre, une tentative de virilité qui allait de pair avec l'acné et la pollution nocturne.
Et celles doctes de mes professeurs qui se les tire-bouchonnaient, tiraient, lustraient en réfléchissant : une hésitation et je te tripote le poil comme si, par ce geste, le mot allait sortir plus facilement de la bouche, un embarras et que je te gratouille le nid à poux afin que l'idée en jaillisse comme un insecte impétueux.

J'exécrais tous ces paresseux du rasoir qui laissaient leur visage s'envahir d'une floraison de poils pour échapper au geste contraignant du rasage, au feu de la lame, au sang qui perle. Quel laisser-aller, quel manque de courtoisie à l'égard de la Femme que cette peau râpeuse comme de la toile émeri, bardée de poils comme un cactus offerte à sa peau de satin !
C'est cette aversion marquée que je ressentais pour la touffe de poils faciale quand je devais rencontrer Monsieur Bolard, concepteur-rédacteur à l’agence de Pub « Promobel » avec qui j’allais travailler .

Un matin je fus convoquée dans son bureau.
Au-dessus d’une table en désordre jonchée de projets, je distinguai, ornant un visage banal, une paire de moustaches en crocs, qui dessinait des circonvolutions inattendues autour de la bouche et dont les poils gagnaient peu à peu son menton.
A mon approche les bacchantes palpitèrent comme les moustaches d'un matou aux aguets.
En haut de cette paire de moustaches impressionnante luisaient, goguenards, deux yeux ronds, couleur cachou qui me fixaient avec convoitise. Il me salua en tortillant les volutes de sa moustache droite. Une fois les présentations faites, Monsieur Bolard m’expliqua comment il concevait notre collaboration, d’une voix et assourdie, comme tamisée par ses poils sub-labiaux.
Nous allions nous lancer dans une campagne publicitaire en faveur du port du soutien-gorge, une campagne contre les post-soixante-huitardes féministes et leurs adeptes qui avaient jeté leurs soutiens aux orties, revendiquant ainsi leur liberté. Il était temps de ranger à nouveau ces glandes mammaires dans leurs poches de tissus afin d'éviter le relâchement des muscles et la distension des fibres élastiques de la peau. Ce projet profitant au commerce de la lingerie qui actuellement accusait une baisse au niveau "élévateurs" de seins.

Il me donna les résultats des enquêtes, sondages et panels, déjà effectués parmi la population féminine des grandes agglomérations urbaines. A mesure qu’il parlait, son œil rond tel un jeton de loto devenait de plus en plus lubrique. Son projet était de concevoir des seins dans la double abstraction de leurs calottes sphériques sous-tendues par des arcs avec pour commentaire :
" Ils ont besoin de votre soutien "

Je voyais ses poils pousser jour après jour, poils bruns, parsemés d'espèces de brindilles de tabac roux, vriller en se recourbant sur eux-mêmes, dirigeant leurs volutes vers je ne sais quel point de son menton, comme les tiges vagabondes des volubilis s'accrochant aux façades et je me demandais les limites qu'il imposerait à leur poussée avant de les couper.

Il m'attendait souvent à la sortie de l'Agence et nous prenions un pot ensemble. Il buvait toujours de la bière pression et la mousse enluminait les poils de sa moustache, les imprégnant de son âcre relent.
Je m'imaginais sa bouche dépourvue de cet auvent de poils et son visage débarrassé de ce barrage poilu : j'entrevoyais un fin visage plutôt banal. Décidément tout son attrait résidait dans ses moustaches.

Toute une semaine il fut absent et je guettais ses moustaches, tous les hommes me paraissant alors d'un glabre indécent, telles ces femmes arabes intégristes dépouillées de leur tchador. Je ne m'intéressais plus à ces bouches offertes et dès lors ces muqueuses labiales dénudées m'apparaissant soudain aussi obscènes que des sexes offerts au regard, j'y lisais leurs mots trop clairement. Leurs desseins trop explicitement. Je regrettais le mystère de cette bouche masquée de poils.
Je devais me rendre à cette évidence : les moustaches me manquaient.

C'est à ce moment là qu'elles commencèrent à me hanter, s'imprégnant comme des harpons sombres dans la chambre noire de ma rétine.
Je commençai à penser aux baisers du moustachu. Quel effet pouvait bien produire cette broussaille au-dessus de ses lèvres ? Mr Bolard étant grand amateur de femmes, je ne souffris plus de voir son papillon poilu, se poser sur d'autres joues que les miennes, chatouiller d'autres oreilles que les miennes. J’étais jalouse.

Un jour le concepteur-rédacteur - se rendant compte de l'attirance que j'éprouvais pour lui - m'entraîna dans une cabine de visionnage de l’agence sous prétexte de me montrer un film de pub dont il était l'auteur. Il ferma la cabine à doubles tours et me serra dans ses bras. Comme il avait la même taille que moi ses bacchantes effleuraient mes joues. Quand il approcha sa bouche bardée de poils j'eus d'abord un mouvement de recul, je craignais la rencontre de cette broussaille drue avec mes lèvres, j'en appréhendais l'odeur également, celle-ci recueillant toutes les fragrances, les remugles, les fumées, les effluves environnantes qui, mélangées, devaient exhaler un fumet écœurant. Pendant quelques dixièmes de secondes je me perdis en conjonctures : lavait-il ces moustaches de tous ces miasmes recueillis dans la rue, les chambres, les restaurants, les Toilettes, le Métro ? Je m'attendais à un relent citadin nauséabond or elle était imprégnée d'effluves que je qualifierais de sylvestres : elles sentaient le foin coupé, la mousse, le lichen et la terre imprégnée de pluie d'été. Dire que je leur avais prêté des propriétés irritantes, voire allergènes et qu'elles s'avéraient plus douces qu'un duvet d'oiseau !

C'est ainsi que lorsqu'il posa ses soyeuses touffes sous mes narines celles-ci furent agréablement assaillies par un parfum subtil et quand il m'embrassa mes lèvres furent divinement picotées par ces milliers de poils soyeux. Cet attribut poilu conférait à son baiser une dimension nouvelle : une sensation de doux et de piquant mêlés, mes lèvres s'appuyant sur un petit nid accueillant, j'y trouvai un confort imprévu.
Quittant ma bouche, il promena sa brosse sur mon visage et ses baisers hérissés de poils communiquèrent à ma peau de petites décharges électriques : baisers-acuponcture, baisers- brosse ou baisers- papillon : je ne savais plus si sa moustache était composée d'antennes, de poils ou de plumes.
Il entrouvrit mon corsage et continua son balayage sur mes épaules qui se haussèrent convulsivement sous les multi-piqûres. Poursuivit ses baisers piquants sur la naissance de mes seins qui se soulevèrent de plaisir, s'enflèrent sous cette caresse chatouilleuse dispendieuses d'étincelles et de secousses épidermiques ; avec ses brindilles en feu il allumait tout un brasier sur ma peau. Je n'aurais jamais cru que ces tortillons recourbés vers le bas pouvaient dispenser autant de plaisir. Je crus voir luire quelques poils roux qui me parurent soudain lucifériens. Mon moustachu continuait son butinage sur mes bras nus qui se couvrirent de chair de poule.
D'un geste brusque il me dépouilla de mon corsage pour promener son balayage sur mon estomac qui se convulsa d'aise, sur mon ventre qui se dilata sous les circonvolutions poilues qui faisaient naître un vortex voluptueux qui culmina dans mon nombril où s'attarda le buisson ardent.

Quand il s'arrêta, ma peau nue offerte regrettait déjà le contact singulièrement excitant de cette moustache chargée électro-magnétiquement comme si chaque poil était branché sur un courant de 10.000 volts.

Le moustachu m'abandonnait à mon triste sort de révélée aussitôt que frustrée et j'oscillai entre la gratitude et l'acrimonie envers ce magicien du poil qui savait si bien en jouer.

Désormais ma jalousie à son égard s'en trouva encore plus attisée. Je ne supportais plus de le voir badiner avec les petites employées de l'Agence en frétillant des bacchantes au rythme de leurs déhanchements.

La maquette du projet réalisée, je me précipitai pour la soumettre à Mr Bolard.
Après avoir frappé j'entrouvris la porte de son bureau pour découvrir dans l'entrebâillement un spectacle offusquant :
Devant ses moustaches érigées comme des cornes de taureau, Mademoiselle Farragi, sa secrétaire, se tenait, torse nu, avec deux crayons enfouis dans les replis profonds que formaient ses seins lourds avec son torse, les crayons ne tombaient pas, bien calés qu'ils étaient sous les deux gros boulets de chair. Jaugeant les possibilités d'accueil des mamelles de sa secrétaire, Mr Bolard réussit à en introduire jusqu'à trois.

Après cette navrante constatation, je fomentai une vengeance contre ce moustachu éternellement en rut, ses deux appendices poilus, telles les cornes d'un taureau, constamment à l'affut du sexe féminin.
C'est sur eux, causes de ma lancinante jalousie, que se porterait ma vengeance.

Armée de petits ciseaux de poche bien pointus, je décidai d'un tête à tête avec mon bourreau des cœurs et son double accroche-cœur.
A la pause-café je m'approchai de Mr Bolard qui allait tremper ses badigeons de poils dans le breuvage obscur et sirupeux de la machine distributrice. N’entrevoyant pas d’autres consommateurs à l’horizon, je tendis les pointes bien aiguisées de mes mini-ciseaux en direction de la moustache assassine dont je coupai la touffe droite en un éclair de lame.

L’amputé émit un grognement de protestation, porta sa main à sa moustache de droite, imprimant à ses doigts un roulement ridicule qui tournait dans le vide. Il me gratifia d'un regard lourd de reproches sans proférer la moindre parole. J'enfouis prestement la touffe de poils dans ma poche à dessein de m'en servir à des fins délectables.

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