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Un job à la con


Auteur : DOUCET Alain

Style : Vécu




Je suis chauffeur-livreur. Voilà bien un boulot à la con. Je suis chauffeur-livreur dans les rues de Bruxelles, pour un société de produits surgelés. J’ai un petit ( enfin pas si petit que ça ) camion. Un boulot à la con dans une boîte à la con ( S.A. Topgel ) avec un patron à la con (Monsieur Edouard, c’est en fait le neveu du Big Boss mais c’est quand même un peu lui qui tire les ficelles ). Hier encore il me sonne pour voir où j’étais, où j’en étais, il le sait où je suis : il a un appareil où il peut suivre sur son ordi n’importe quel chauffeur à n’importe quel endroit à n’importe quel moment. Un bidule par satellite ou je n’sais quoi. Il veut faire chier ou merde.

Je passe ma vie dans les bouchons et derrières les camions poubelles.

Les clients sont jamais contents : j’arrive trop tard ou pas assez vite… pas avec ce qu’ils avaient commandé… trop cher ! dates de péremption trop proches et j’en passe et des meilleuers…

Je pars avec 20 – 25 commandes en moyenne. Des journées de dingues sauf parfois un jour qui tombe comme ça, cool. Ça aurait pu être le cas hier, mais au matin M. Edouard a cru bon de me remettre un client : la prison de Bruxelles ( rien qu’ça ). Il m’a lâché avec son horrible petit sourire en coin : « J’avais mis le nouveau chauffeur dessus mais il l’ont remballé hier parce qu’il avait eu une bricole à cause d’une suspension de permis dans le temps même pas un casier. J’espère que t’as ta carte d’identité, c’est pas des marrants là-bas ! bande de cons ! » il m’a filé la note d’envoi pour que je charge la marchandise… 150 bûches glacées pour le noël des prisonniers (rien qu’ça ).

La prison de St Gilles m’a fait penser à un château du Moyen Age. Un gros portail de bois a pivoté pour me laisser entrer. J’ai été surpris de ne pas passer sur un pont levis.
J’ai poireauté une dizaine de minutes dans le sas de sécurité, c’était le changement de gardiens… Contrôle carte d’identité… Photocopie carte d’identité… Photo ( j’ai vraiment fait une gueule de taulard – ça clochait pas dans le tableau, le gardien a ricané )… Fouille minutieuse du camion ( cabine + caisse frigo )… Miroir sous le bas de caisse… Enfin tout l’toutim quoi.

Un quart d’heure plus tard j’étais devant l’entrée des cuisines. La prison était encore convenable, moins sordide que celle de Liège ( beaucoup moins ) mais moins moderne que celles de Ittre ( à l’Est de Bruxelles ) enfin bref convenable, convenable était vraiment le seul mot qui me venait mais est-ce vraiment le bon mot pour définir une taule ? et y a-t-il un bon mot ? Un prisonnier avec des cheveux gras et longs jusqu’aux omoplates et des tatouages dans le cou m’a donné un coup d’main, encadré de deux gars du personnel de la prison. Les deux gars avaient pas meilleure dégaine que le taulard. J’ai plaisanté un peu mais ça sonnait faux, comme à chaque fois que je vais livrer dans une prison j’suis pas à l’aise et je suis bien content de me tirer au plus vite. Les p’tits malins qui disent qu’on est bien en prison, ferait bien de venir faire un p’tit tour. Mais c’est vrai qu’on y organise rarement de ‘journées portes ouvertes’…
J’ai salué le mec. Qui était il ? un braqueur ? un violeur ? il avait tué sa meuf ? et son gosse ? j’en sais rien et je ne le saurai jamais sauf si j’y reviens et que je sympathise avec et que l’on cause. Rien n’est moins sûr. On verra mais pour l’heure j’avais diablement d’autres chats à fouetter et une tournée de malades qui m’attendait.

Il y avait un accident sur le ring de la capitale… Embouteillage monstre… Je devais aller livrer une société près de l’aéroport. Normalement j’aurais pu y être en 9 minutes… là je vais mettre 5 x plus de temps et encore.

Chez Dlg Sky, société de catering pour compagnies aériennes, il y a trois camions devant moi.
Topgel est la seul société qui demande à ses chauffeurs de livrer les sociétés, les magasins et les restaurants et tout le St Frusquin, en même temps. Vous perdez un temps fou à attendre votre tour dans ce genre de société et après il faut livrer une dizaine de restaus avant midi ; des restaus qui n’ouvrent qu’à 11 heures. Tant pis j’en prendrai encore plein la gueule : « Je vous ai déjà dit de venir avant le coup d’feu ! »… « faut revenir après 15 h ! vous voyez bien qu’on est débordé ! »… « c’est plus possible je vais prévenir votre patron ! j’en ai marre ! »… « C’était mieux avec l’aut’ chauffeur », et patati et patata… Au début je stressais… Maintenant j’en ai pris mon parti.

Hier ça n’a pas manqué. C’est un Chinois qui a piqué sa crise : « Le Canard en carotte » , chaussée de Wavre à Auderghem ( sud de Bruxelles). La secrétaire m’a appelé vers 14 h 15 :
- Bonjour Albert, c’est Myriam j’ai « Le canard en carotte » en ligne, ils veulent savoir quand tu vas passer ?
- Euh ben là , j’suis avenue Brugman j’ai encore 3 – 4 clients dans l’coin puis je remonte sur Auderghem… euh avec le trafic disons dans une heure environ sans malheurs…
- Ok je transmets.

J’avais pas fait deux bornes : DRING DRING. Je décroche tout en me disant que cette après-midi qui se passait pas encore trop mal allait virer au vinaigre… Bingo… J’ai un mec avec un accent asiatique à couper à la tronçonneuse au bout du fil… Putain j’ai déjà dit 1000 fois à Myriam, la secrétaire de pas communiquer mon n° aux clients. Merde.
Notre jaune client est nerveux et parle vite :
- Ici c’est « Le canard en carotte » , quand allez vous venir ? je vous ai attendu toute la matinée, je n’ai plus de clients et je ferme le restaurant mais je dois aller faire des courses…
- Monsieur, je pourrai pas être là avant une bonne heure, vous n’êtes pas le seul client.
- Un heure ! c’est trop tard ! vous devez être là dans un quart d’heure !
- C’est pas possible.
- Et ce soir ?
- Je ne roule plus après 17 h 30, si vous voulez je passerai lundi.
- Lundi est notre jour de fermeture.
- Et ben mardi alors.
- Quoi !? non je veux mes glaces pour ce week-end !!
- C’est impossible Monsieur.
- Vous allez voir cela, je vais appeler votre patron, je le connais.

Il n’a jamais su joindre le patron… Myriam l’a fait patienter… Il a raccroché… Il a rappelé… Il a fini par lui raccrocher au nez. Ça devait être un Viet. Je l’ai rappelé quand j’étais dans le coin, effectivement une heure plus tard à la près de quelques minutes… Il m’a prié de le livrer mardi matin sans faute entre 11 h 15 et midi et que là il devait aller se ‘dépanner’ ailleurs. Un scandale. Un déshonneur. J’étais prêt à lui demander si je devais me faire Hara-kiri ? mais bon je me suis contenter de dire « Bien Monsieur, sans faute Monsieur.»

Ensuite je me suis fait ‘agresser’ par un vieux à un arrêt de bus. Je m’étais garé à cheval sur un arrêt de bus et un passage clouté et j’avais mis mes 4 feux clignotants. J’avais 10 boîtes de glaces à livrer dans un magasin et ça devait prendre 5 minutes ( en théorie ) mais évidemment il y avait une erreur dans la commande… La patronne devait me faire un chèque et il a fallu tout recompter : Chauffeur-livreur-comptable et c’est pas tout j’aurai l’occasion de vous en reparler.
Quand je suis revenu au camion je me fais interpeller par un petit vieux grisonnant qui attendait le bus :
- Vous savez que vous avez de la chance ?
- Ah oui ?
- Vous avez de la chance que je suis à la retraite ! avant j’étais policier.
- J’ai toujours de la chance, j’ai fait en un rictus qui voulait tout dire.
- Vous avez au moins 5 infractions !
- Bien plus que ça cher Monsieur !
- …
- Oh oui ! car si vous me faites ‘souffler ‘ j’suis ‘dans et de plus j’ai été suspendu de permis et j’vais vous dire le camion est même pas en ordre d’assurance.

Le petit vieux aigri m’a regarder comme si j’étais sa mère sortie de terre, à poil avec une plume dans le fion, en train de danser le Thriller de M. Jackson.
Je suis remonté vite fait dans la cabine et je lui ai envoyé un bisou avant de démarrer en trompe. Une belle après-midi.
J’avais peut-être à peine exagéré en ce qui concerne le fait de ‘souffler’… C’est vrai que j’avais pris un solide apéro… Je livrais toujours « Chez Claudio » chaussée de Waterloo vers 11 h 45 le vendredi. Au début je buvais un café puis je suis vite passé au vin blanc.
Il ne lésinait pas le Claudio, heureusement qu’il y en avait quelques uns comme lui mais je pouvais les compter sur les doigts d’un main d’un ouvrier de scierie. Bref, c’était chouette.
Surtout qu’il y avait la petite serveuse qui tortillait du cul à souhait. Elle me regardait toujours du coin de l’œil et je me disais qu’un de ces jours je la pousserais bien dans l’arrière cuisine et là … Mais bon ne cherchons pas les embrouilles, elles rappliquent bien toutes seuls… Et j’ai vraiment besoin de ce boulot… Soit-il à la con… Ainsi soit-il.

Faut dire j’avais bien besoin de ça pour me remettre de mes émotions. Un peu avant j’étais resté enfermé dans la chambre froide d’un restau Fat Dinner. Les fameux restaus qui viennent d’être élus meilleurs chaînes de restaus de l’année ou une connerie dans ce genre. Non mais sans blagues c’est les Roi de l’ersatz… enfin ça c’est un autre débat… Revenons à notre frigo… J’étais aussi arriver en retard ; ils aiment bien être servi avant 11 h OO. Ils étaient déjà affairés, Hum bien qu’il y ait toujours un genre de cuistot et une serveuse en train de fumer une clope dans la cour. Mais bon dans ces cas là, je fonce sans que personne ne me remarque… je range… je contrôle et… je me casse. Salut la compagnie. Vite fait bien fait ! j’étais occupé à tout ranger à l’intérieur quand la porte s’est refermée. Oh OH. Est-ce que la porte s’est fermée toute seule ou quelqu’un qui passait par là et qui m’a pas vu à claquer la porte. Enfin le résultat est le même : j’étais coincé dans cette putain de chambre froide dans le noir et par – 23 ° ! Brrr Je n’avais qu’à ouvrir : il y a une poignée de sécurité à l’intérieur sauf qu’ici elle était cassée ! Horreur. j’ai toqué « gentiment » pour commencer mais sans résultat.. . Vous allez me dire pas de panique surtout si on est pas clostro MAIS JE SUIS CLOSTRO et JE PANIQUAIS ! j’étais comme une mouche qu’on avait attrapé au vol dans une main. J’voyais déjà l’tître demain dans la gazette : Hibernatus. Un chauffeur-livreur retrouvé frigorifié dans un congélateur d’un restaurant Fat Dinner, la meilleure chaîne de restauration de l’année. Je suis passé aux coup d’pieds… J’ai pensé téléphoner mais y avait pas de réseaux dans ce putain de congélos !… et je commençais à cailler sérieusement des billes… Bon tant pis je défonce la porte !… Il s’en est fallu de peu, j’avais déjà donné de tout mon poids une fois dans le portique quand… le plongeur a fini par entendre un drôle de bruit et… est venu me délivrer… Je l’aurais bien embrassé ce con.

Je crois n’être resté que dix minutes mais ça m’a paru trois quart d’heures.

Bref, voilà à peu près un petit résumé d’une journée à peu près ordinaire dans mon boulot. Vous allez me dire c’est pas pire que de travailler à la chaîne dans une fabrique de lasagnes ou d’être plongeur dans un restau ou d’être figurant dans des téléfilms merdiques ou de vendre des patates sur les marchés ou de jouer dans un minable cabaret pour un cacheton tout aussi minable… Mouais… Je sais c’est c’que j’faisais avant.





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