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Conversation avec un cadavre


Auteur : Mathioveski

Style : Noires




Intro

Ah ! L’automne. Les feuilles tombent la pluie aussi. La terre est légèrement humide, mais pas trop. Suffisamment meuble pour être creusée.
La saison idéale pour se promener dans les cimetières. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si la fête des morts se situe en automne.
La nuit est fraiche sans être glaciale, et j’escalade le mur du cimetière, tout en sifflotant doucement, avec une pelle, une pioche et une barre à mine.
Désolé mon gars mais fallait qu’on cause, comme tu es désormais six pieds sous terre…



Partie 1 : Les lumières de la ville

Te souviens-tu…

La ville et ses lumières, intenses, présentes partout, même dans les terrains vagues, les cimetières et les ruelles sombres, où l’absence de lampadaires ne l’empêche pas de se révéler dans un ciel orangé qui éclipse les étoiles.
C’était dans ce terrain vague au fond de ce même cimetière que j’en eus la révélation.

Nous étions autour d’un feu au milieu des broussailles, les tam-tams et les guitares résonnaient au creux de la nuit, l’ambiance était champêtre, mais il suffisait de lever la tête pour apercevoir ce dôme orangé et comprendre que nous étions prisonniers au cœur de la ville.
Si nous nous levions et faisions quelques pas hors de la végétation, les gigantesques projecteurs du marché de Rungis nous observaient de leurs têtes rondes.
Au centre du marché on pouvait apercevoir la cheminée du grand incinérateur encadrée par de multiples petites lumières rouges étincelant par intermittence. Une sorte d’aura magnétique se dégageait de cet ensemble. On aurait pu penser que l’incinérateur de déchets fonctionnait comme un trou noir dans son univers, entrainant tout vers son centre, sur la voie de sa spirale lumineuse.

Ce fut par un soir d’hiver que nous décidâmes d’endosser nos sacs pour nous diriger vers cet endroit mystérieux. D’abord nous devions traverser plusieurs rocades d’autoroutes, puis nous enfoncer au travers d’un dédale de hangars et de voie asphaltées, parcourues à toutes heures de la nuit par de gros semi-remorques aux phares éblouissants.

Je chuchotais « Chut ! Je crois qu’il nous a vus… », notre comparse me répondit « T’inquiète il a bien d’autres chats à fouetter que trois ados en maraude… » et tu ajoutas « Restons encore quelques instants à l’ombre de cette entrée ».

Nous venions de pénétrer dans le début d’un couloir souterrain qui certainement menait à quelques chambres frigorifiques où des carcasses de bœufs patientaient sagement suspendues à des crochets.
Après l’avoir rapidement parcourue nous en sortîmes pour longer une voie ferrée où stationnaient de nombreux wagons vides. Seule la route et ses monstres bruyants régnaient en maître sur Rungis, le train n’était là que pour faire de la figuration.
Nous squattâmes un certain temps aux creux de ces wagons de bois et de métal aux portes grandes ouvertes. Le temps de s’enfumer les neurones à l’abri du vent. Puis nous reprîmes notre lente progression aux gré des découvertes de cet étrange terrain de jeux.
Une cabane délabrée, installée au coin d’un aiguillage, nous interpella un instant. Elle était tellement surchauffée que nous ne pouvions y rester assis plus de quelques minutes sans avoir l’impression d’étouffer. Trop étroite pour y accueillir trois personnes simultanément, nous nous en servîmes chacun notre tour, comme d’un sauna qui nous permettait de mieux apprécier l’air vivifiant de l’extérieur.
Finalement nous arrivâmes au pied de l’incinérateur. Le bâtiment était imposant, mais la cheminée paraissait facile d’accès. Seule une barrière aisément franchissable nous interdisait l’ascension des premières marches de l’escalier menant à la base de la cheminée. Sans nous préoccuper des caméras de sécurité nous escaladâmes la barrière, puis montâmes l’escalier pour nous retrouver sur le toit du bâtiment, au pied de cette cheminée blanche et rouge…

Désormais seule une échelle nous séparait du sommet de la cheminée, une vingtaine de mètres plus haut. Les barreaux étaient froids, humides et glissants. L’un de nous, le plus téméraire se lança a l’abordage, toi le second tu le suivis, et moi tremblotant, je me saisis des premiers échelons glacés et commençais à les gravir lentement.
- Heu, les gars ! Finalement je vais peut-être rester en bas à faire le guet, des fois qu’un veilleur de nuit rôde dans les parages…

Ma phrase resta en suspens dans les courants d’air. Aucune réponse de mes comparses bien trop hauts pour m’entendre. Bon gré, mal gré je continuais. Plus d’une fois mes pieds ripèrent sur le métal gelé, mes doigts engourdis tinrent bon. A cinq ou six reprises je dus faire une pause, m’accrochant aux barreaux avec mes bras et me frottant les mains rougies par le froid.

Après de nombreuses minutes, qui me parurent des heures, je les rejoignis en haut. Sur cette passerelle qui faisait le tour du sommet de la cheminée. En plein vent nous nous assîmes les pieds dans le vide, observant les halles de Rungis, encadrée par ses projecteurs aux yeux globuleux qui peut-être eux aussi nous observaient…

La redescente fut rude, la cheminée fumait, et nous avions sans doute, nous aussi, trop pratiqué cette activité qui rend le souffle court et embrume l’esprit. Cependant tout se passa correctement, la redescente ne fut pas trop rapide et nous atterrîmes entiers au pied de l’incinérateur.


Partie 2

Bien des années plus tard, c’est le plus téméraire de nous trois qui s’est entiché de cette poudre couleur sucre de canne, et toi le second dans l’ascension, t’as voulu « goûter ».

Il t’avait tout bien expliqué : « pas trop haut le garrot mon coco, le mélange je te le fais, une petite cuillère, un zeste de citron, et surtout pas de bulles, les bulles c’est bon pour les poissons rouges pas pour les humains.. » « Mais, non qu’est ce tu fous ? Pas comme ça la piqûre, tu vas te charcuter le bras ! Ne la mets pas à la verticale de ta veine, ce n’est pas un poignard. En biais, tu l’enfonces doucement sous la peau et ne loupes pas la ligne bleue… »

Après plusieurs heures, un flash et quelques vomissements, tu paraissais presque frais, et t’avais voulu me suivre à la manif.

Ce soir d’avril était un soir d’élection, une vaste pantalonnade où l’on joue à mettre des petits bouts de papier dans les urnes pour justifier un système qui tourne en rond. Ce soir là on a joué à se faire peur. Jean le borgne, le boucher d’Algérie arrivait au second tour de l’élection pestilentielle. Une magnifique occasion pour l’autre postulant, du parti des sans bruits et sans odeurs, de se faire élire avec un score stalinien. Face à cette actualité vibrante, et aux images qui déferlaient sur le petit écran, posé sur la table de la cuisine, nous voulions nous aussi faire vibrer notre colère avec la foule qui se réunissait place de la bastille.

On n’y avait été comme si de rien était, sauf que lorsque le cortège a stagné place de la concorde, bloqué par des cordons bleu marine, t’as piqué du blaze. Achevé par les cachets de néocodions et les bières que tu t’étais enfilés par-dessus ton shoot. Il pleuvait des lacrymogènes et tu pionçais comme un bébé quand les CRS ont chargé. Souvenirs épique de toi sur mon dos, ronflant doucement tandis que je m’essoufflais à courir dans le sens opposés aux policiers.

Le plus dur n’a pas été de s’enfuir des volutes de gaz et des matraques, mais de te ramener jusque dans ton appart à coté de la porte Dorée, en compagnie de ton rat à l’exécrable habitude de pisser sur tout ce qui lui paraissait être un nouveau territoire, en l’occurrence mon blouson. Je déteste les rats et j’avoue que si tu n’as pas eu le plaisir de le retrouver le lendemain matin à tes cotés, c’est que je l’ai envoyé pisser ailleurs d’un coup de pied rageur.

J’avoue aussi que tout les hématomes mystérieusement apparus sur ton corps le lendemain matin sont certainement dus aux nombreuses chutes que j’aurais pu t’éviter lors de cette traversée de Paris. Mais qu'y puis-je, il fallait bien que j’étanche ma soif au goulot d’une bouteille. Et pour cela j’essayais de t’adosser à un mur ou à une voiture, suite à quoi tu t’écroulais irrémédiablement comme un pantin désarticulé. Ah, oui ! J’oubliais il y a aussi eu la fois où une voiture de police nous est passée à proximité. Apeuré à l’idée de ce qu’ils pourraient me demander, me voyant trimbaler un type shooté jusqu’à la moelle qui de loin pouvait tout aussi bien ressembler à un cadavre, je t’ai balancé entre deux poubelles, pour continuer mon chemin sifflotant le nez au vent, et te récupérer ensuite.

Enfin le principal, c’est quand même que je t’ai ramené chez toi. Enfin, en bas de chez toi. Tu sais à coté de la porte de la concierge qui à l’époque s’était déjà transformée en interphone. Je t’ai laissé là dans le couloir, car franchement me taper les quatre étages de ton escalier vermoulu et en colimaçon, non vraiment je n’en avais pas le courage.


Partie 3

C’était quelques temps avant ta disparition, que tu avais vécu ce triste épisode prémonitoire.

Tu me l’avais raconté lors d’une soirée où nous errions entre deux bars aux pieds de hauts immeubles sombres.

« Je te jure, c’est à peine croyable, mais j’ai vue un mec se scratcher devant moi. Je me promenais tranquillement entrain de digérer une soupe vietnamienne, quand vlan ! Je me prends une chaussure noire sur la tronche, plus exactement un mocassin verni, du genre que l’on porte avec un costard cravate. Elle a bien du me tomber dessus d’au moins 3 ou 4 étages, mon cuir chevelu en ai encore tout endolori.
Quand je l’ai prise dans mes mains les lampadaires se reflétaient dans le cuir de la savate.
Comme les chaussures vont généralement par paire, Je m’éloigne de la façade du bâtiment qui me surplombe et je lève la tête.
La deuxième chaussure finit effectivement par tomber, mais pas toute seule. Un corps l’accompagne. Ainsi qu’un costume gris, une cravate rouge et, j’ai cru la deviner avant qu’elle n’explose sur le trottoir, une jolie montre au bracelet métallique, brillant dans le noir.
Visiblement c’était un type dans la pleine force de l’âge.
Un attroupement s’est rapidement formé autour du cadavre, toutes les têtes étaient tournées vers le haut de l’immeuble, des fois que d’autres corps avec d’autres chaussures suivent.
Mais, non.
Peut-être ai-je cru distinguer une vague silhouette derrière une vitre sombre, mais non, rien. Rien de certain, nous étions tous choqués.
Les pompiers ne sont arrivés que bien des minutes plus tard, pour tresser une barrière de fil rouges et blanc autour de la nature morte.
Le spectacle a attiré un certain nombre de badauds, et moi je reste là, la savate dans la main, toute rouge de la lumière des gyrophares. Hébété.
Cela fait plusieurs jours que cette vision me poursuit. Je l’ai vu, de mes yeux vu, mais mon cerveau refuse de l’accepter… »


Partie 4

Tu es décédé quelques jours plus tard de « mort naturel » selon le rapport de police, rapport de police qui dans une logique policière parfaite nous explique deux lignes plus loin que « ce sans domicile fixe habitait à Montrouge ».

« Mort naturelle », je réfléchis à ce terme assis à une terrasse boulevard de Charonne. A proximité du lieu du crime ou une affiche réalisé par tes parents, mais à moitié déchiré par des passants, trônent accroché à un lampadaire. Au dessous quelques fleurs écrasées par des pas pressés commémorent encore ton souvenir…

Qu’est-ce qu’une mort naturelle pour un flic, surtout lorsque celle-ci considère un marginal, à l’odeur de pisse de rat et aux pieds dénudés. Peut-on considérer comme une cause de décès naturel des poings et des pieds qui frappent un sac d’os et de peau passablement imbibé…

D’après ce que j’ai entendu ici et là, tu revenais d’un concert de punk-rock à Montreuil dans un squat ou un lieu associatif. Il est vers les minuit et, avec une bande de potes de notre connaissance, vous rentrez ensemble sur Paris et prenez le métro en direction de Nation. T’es passablement éméché et marche avec un pied nu, ta chaussure dans le sac. Tu t’es blessé au pied quelques jours auparavant et les spectateurs du concert avec leurs grosses chaussures ferrées n’ont pas arrangé ton cas.
Puis vous sortez ensemble de la rame de métro, vous vous séparez, et ils te perdent de vue, dans les couloirs de la station Nation.

C’est là que tu sors et t’engages boulevard de Charonne… Qu’allais-tu faire par là, avais-tu rendez-vous avec quelqu’un ? Toujours est-il que tu y rencontres trois personnes, deux hommes et une femme.
Ce seront tes meurtriers… volontaires ou involontaires…

Selon les témoins, des personnes du voisinage et un passant, un des types te tenait, l’autre frappait et la fille regardait.

T’es mort de la suite des coups, de santé fragile tu n’aurais pas tenu le choc. Pour le médecin légiste c’est le foie qui a craqué en premier. Il faut dire que cela faisait de nombreuses années que tu le mettais à rude épreuve. La petite vodka du matin et les cocktails de médocs du soir ont facilité la tâche des assassins et des policiers qui se sont dits que lorsque l’on en est arrivé là la mort ne peut être que naturelle.

Ajouté à cela un petit défaut cardiaque, de naissance, qui n’a pas du t’aider à survivre lorsque la peur panique d’une mort imminente et face à laquelle ont ne peut rien, t’a prise à la gorge. Tes bras et tes jambes immobilisées, ton cœur c’est emballé.

Les flics prévenus par le voisinage sont arrivés trop tard…

A moins que tu ne les ais rencontrés auparavant, mais rien ne le laisse supposer…

Vu de ma terrasse de café il n’est pas évident de savoir qui a pu faire ce coup là, les coupables pourraient être nombreux. Bavures de flics, embrouille avec des amis, ou plus simplement avec d’autres types qui trainaient là par hasard, voire des garçons de café qui n’ont pas appréciés ce client trop sale, trop vulgaire…

Je n’ai pas encore réussi à retrouver les quelques lignes imprécises parues dans une rubrique du parisien sur « ce triste fait divers ». Ce n’est pas faute de les avoir recherchées dans les archives du journal, puis de venir sur les lieux de la disparition quelques mois après.

Inutile, trop tard.
Le flot des passants et le train-train quotidien ont tout effacé.


Partie 5

C’était par une nuit de décembre. Ta mère m’a appelé le lendemain pour m’annoncer la nouvelle, en plein milieu d’une séance de cinéma, incrédule j’ai attendu la fin du film pour la rappeler.

Le surlendemain je retrouvai le premier de nous trois dans un commissariat du vingtième, une simple convocation, pour quelques éclaircissements. Il sortait du bureau de l’inspecteur.
« C’est bizarre. » me dit-il « ils connaissent nos noms, nos surnoms, nos adresses, un simple répertoire de téléphone portable ne suffit pas pour donner autant de renseignements. A croire qu’il nous on foutus sur écoute… »
« Qu’est ce qu’ils t-ont demandé ? »
« Ben les conneries habituelles, quoi. Où j’étais ce soir là ? Quand je l’ai vu la dernière fois ? Avec qui était-il ce soir là et où ? J’aime pas trop les keufs tu sais, Alors je vais pas leur raconter ma vie. »

J’ai attendu une bonne demi-heure avant d’être appelé à mon tour dans le bureau de l’inspecteur. Un brun moustachu, les cheveux en bataille m’attendait derrière un bureau, avec pour toute décoration sur les murs des fissures et une peinture tachées et cloquées par l’humidité.
« Asseyez-vous »
« Vous connaissez la victime depuis longtemps ? »
« Le lycée »
« Vous étiez proche ? »
« Cela dépend de ce que vous appelez proche. De bons amis. On se voyait souvent. »

Evidemment je ne lui ai pas raconté cette mésaventure qui à longtemps fait planer un malaise entre nous deux. C’était il y a longtemps. Nous avions atterri dans un pavillon perdu d’une lointaine banlieue, avec une joyeuse bande d’hurluberlus. Rapidement des produits ont commencé à circuler, ce soir là c’était des micro-pointes, de minuscules petits cristaux de LSD, que l’on a dilués dans un verre de whisky. Si au début tout se passait bien, rapidement je n’ai plus maitrisé le fil de mes pensées. En proie à d’étranges phobies, appartenant à un univers où les trois dimensions n’existaient qu’en pièces détachés, incapable de reconstituer le puzzle de la réalité, je me suis mis en position du fœtus, a coté du chien roulé en boule lui aussi sur le canapé. Puis à l’occasion du creux d’une de ses vagues qui me submergeaient, je me suis déplié, pour m’aventurer tatillonnant dans ce pavillon. J’ai gravi l’escalier pour me retrouver dans une chambre resplendissante, avec un grand lit à baldaquin blanc au centre. Et au milieu de ce grand lit une silhouette se dessinait sous les draps blancs, ne laissant dépasser qu’une longue chevelure blonde. Désinhibé je me suis laissé aller, je me suis glissé sous les draps et puis tout s’est passé naturellement, jusqu’au lendemain matin. Et là, malédiction, je me suis rendue compte que c’était avec toi et ton haleine de chacal, ta chevelure hirsute et tes trois poils de barbe au menton que j’avais passé la nuit…
Je n’ai plus jamais repris de LSD
Mais ça non je ne pouvais vraiment pas le dire à l’inspecteur, même pour alimenter un discours pour décourager les jeunes de la drogue, et encore moins pour lui faire comprendre que nous étions vraiment très proches.

« Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? »
« La veille »
« Vous a-t-il fait part d’un quelconque souci, d’une appréhension… ? »
« Il avait été traumatisé par la vision d’un type qui s’était défenestré sous ses yeux dans le 13éme, quelques jours auparavant. Sinon rien de particulier, on avait été boire un verre avec des amis, vers la rue st Denis, dans un bar où il retransmettait « la nuit des morts vivants », sans les dialogues, avec de la techno en bande son. En fin de soirée il avait fait preuve d’une certaine émotivité, un petit coup de déprime, mais rien de plus… »
« Effectivement, vous n’êtes pas le premier à me parler de cette défenestration. Après renseignement pris auprès de mes collègues du 13éme, c’est un trader qui travaillait en free lance pour la banque PARIBAS, il s’est d’ailleurs élancé librement du 4éme étage, sans personne pour le pousser. Visiblement une opération boursière qui avait tourné à son désavantage… »
« Excusez-moi, mais pourriez-vous me préciser où mon ami est mort exactement ? »
« Oui. Boulevard de Charonne, en direction du Père Lachaise. Ce n’est pas commun de mourir sur le chemin du cimetière, généralement on meurt avant. Rien d’autres à ajouter ?»
« Ah, si ! Je me rappelle vaguement qu’il m’avait parlé d’un rendez-vous qu’il devait avoir ce soir là avec une fille. Une gothique, que je n’ai croisée qu’une seule fois à la va vite en sa compagnie, devant une boutique de tatouage, vers bastille. »
« Apparemment il n’a pas eu le temps de la voir… »

La conversation n’a pas duré beaucoup plus longtemps et l’inspecteur moustachu a finit par me congédier.
Ce n’est que des semaines plus tard que j’ai appris que l’affaire était classée sans suite. Tu étais mort naturellement des suites d’une hémorragie interne et d’une crise cardiaque, selon la responsable du service des médecins légistes. Une manière de ranger le dossier dans les statistiques des crimes résolues. La nature a bon dos. Et puis qui va se préoccuper d’un pauvre type comme toi, il y a des cas qui sont politiquement et médiatiquement, tellement plus importants, surtout quand on se préoccupe de sa carrière avant tout.


Partie 6

Depuis ta disparition tu es venu me rendre visite à plusieurs reprises pendant mon sommeil, avec ta tête de cadavre déterré, qui finalement ne me change pas trop de ton aspect vivant.

La première fois ce fut quelques nuits après l’interrogatoire, peut-être la digestion difficile d’un repas un peu trop copieux est-elle la cause de ce cauchemar ?
Au début je suis en famille, ma mère se demande « mais où va-t-il donc ? ».
Je m’en vais par les rues dans une tenue à laquelle il manque quelque chose.
Je croise un groupe de lycéennes où il y a une amie qui a maintenant plus de trente ans et de gros problèmes psy. Elle est à part, ses camarades de classes se moquent d’elles. Je ne les connais pas, mais remarque qu’elles sont jolies.
Je continue ma route et là je te croise dans un endroit qui tient des galeries commerciales extérieures de Montparnasse et de l’embouchure du périphérique à la porte d’Italie.
Tu es assis sur un parapet en béton qui sépare les quatre voies de l’avenue, en train de fumer.
Je te demande « Mais tu n’étais pas mort ? ».
Tu ne me réponds pas et nous faisons un bout de chemin ensemble.
Plus loin mais toujours au même endroit nous croisons une bande de marginaux aux cheveux longs. Visiblement tu les connais et entame une conversation avec l’un deux, un barbu, sur la cinématique et d’autres sujets qui me paraissent ésotériques.
Moi je scotche sur deux filles de la bande, elles ont les seins nus et me parlent. L’une d’entre elles a de beaux seins blanc et plantureux.
Appuyé contre un mur en fumant tu te marres. Et puis tu continues ton chemin.
J’essaie de te rattraper, mais tu cours, sautes, et disparais dans un flash bleuté au dessus du même parapet.
Je me retourne vers le groupe et leur demande d’une voix étouffé par l’émotion : « vous le connaissiez ? »
« Comme ça, nous nous étions déjà croisé dans les environs… »
« Et de quoi avez-vous parlé ? Saviez-vous qu’il est mort le 5 décembre passé ? »
Puis je rajoute :
« La cinématique est-elle un moyen de communiquer avec les morts ? »
Ils me regardent incrédules….

Plus récemment j’ai noté ces quelques bribes de mauvais rêves qui me restaient à mon réveil. Une fois nous sommes dans le métro ensemble. Puis nous prenons une ligne de bus… À un moment donné à cause de la foule, et lors d’un changement de transport, d’une intersection, je te perd de vue. Tu prends un autre autobus.

Une autre nuit, encore, après avoir croisé ta mère au cimetière devant ta tombe, j’entreaperçois ton fantôme dans les toilettes du cimetière, qui ressemble plutôt, à vrai dire, aux toilettes d’un gymnase…
A chaque fois je crie et me réveille, seul, dans des draps blancs…


Partie 7

Ta disparition m’obnubile. Je décide de retourner sur les lieux du crime. Ma mémoire projette ta silhouette sur tous les murs comme un hologramme fantomatique. Parfois je crois même te reconnaitre dans la foule. Un grand imper, noir, des cheveux longs, blond, mais non. Je me trompe.

Je déambule noctambule, boulevard des charognes. M’assois à la terrasse des cafés, écoute les conversations. Je me dis qu’il faudrait que je revienne ici régulièrement, et surtout nuitamment.

Je repasse de jour, plusieurs fois près des échoppes de tatouages et de piercings, au nord du quartier de bastille, espérant rencontrer la mystérieuse fille de cet hypothétique rendez-vous. Je fais un effort de concentration pour me rappeler de son aspect, de son visage. Impossible, le souvenir est trop lointain…

Je t’imagine pourtant bien, ivre, amoureux éconduit, faisant un esclandre au pied de son immeuble, en pleine nuit. Elle serait la fille qui regardait et ses amis les deux types qui te frappait. Mais qui est-elle ? Où habite-t-elle ? Etait-ce cette sirène morbide qui t’attirait dans la direction du Père-Lachaise ?
Trop d’imagination ne font pas de bonne enquête…

J’ai recroisé plusieurs fois tes parents, ils me parlent de la bataille juridique qu’ils engagent dans l’illusoire espoir que ton assassinat ne soit plus reconnu comme une mort naturelle, et que l’enquête soit ré-ouverte. Ils m’évoquent aussi les témoins de la scène. Il y a un égyptien, il aurait vu le crime du trottoir d’en face, alors qu’il descendait chercher des cigarettes au tabac, ouvert à toutes heures. Je l’imagine trapu avec une grosse moustache blanche légèrement brunie par les gitanes maïs. Après une longue conversation avec ta mère il lui a clairement dit, dans son accent méditerranéen, « Madame, franchement, il y a forcement dans le quartier quelqu’un qui a vu et connait les meurtriers. » Il y a aussi une famille, qui habite juste au-dessus du lieu. Ils ont tout entendu et un peu vu. C’est eux qui ont appelé la police. Elle est arrivée au petit matin, quand ton cadavre avait fini de se vidanger, même que cela coulait jusqu’au caniveau.

Dans mes pérégrinations j’ai aussi remarqué de nombreuses caméras de surveillance. De la sortie du métro, au coin des banques, en passant par les sorties de garages, à quoi servent-elles ? A protéger les choses ou les gens ? Visiblement la police n’a pas daigné visionner le flux d’image produit.

Pour moi le déclic eu lieu un dimanche après midi alors que je déambulais sur ce boulevard de Charonne, dont je connais désormais les moindres détails. Tes parents avaient de nouveau collé de nombreuses affiches d’appel à témoin, petit cris d’alarme dans leur combat désespére. Ta mère m’avait bien dit que ses affiches étaient généralement arrachées au bout de quelques jours, mais jamais je n’avais imaginé que cela aurait lieu devant mes yeux.

Un type, la trentaine, vêtu d’un moule bite et d’un blouson cuir, me double sur la droite, passe devant moi et arrache une des affiches collée sur un lampadaire.

Je le suis à tout hasard et découvre qu’il fait de même avec toutes celles qui se trouvent sur son chemin.
Mais qu’est-ce que ça peut bien lui foutre que ces affiches soient là ?

Tout d’abord l’envie me vient de le rattraper et de lui en coller une.
Mais finalement si je le filais, cela ne me serait-il pas plus utile ?

Je le suis donc tout au long du boulevard, puis il bifurque dans d’autres rues plus étroites, pour déboucher face à une entrée du père Lachaise. Il pénètre dedans et je le colle à quelques mètres prés. Pour ne pas me faire repérer je le laisse filer entre deux tombes, et tourne un peu plus loin. Je le garde en vue entre deux statues et trois pierres tombales. Malheureusement après une vingtaine de minutes de promenade au milieu des morts, je finis par ne plus voir sa silhouette.

Il est tard le cimetière va fermer, et je tourne toujours au milieu des tombes.
Et si je me faisais enfermer dedans, après tout le type y est certainement, lui aussi. Sinon je l’aurais vu sortir.

Ma pauvre carcasse calé au fond d’une chapelle mortuaire, j’attends que le silence et l’obscurité viennent.
J’entends le sifflet du gardien, le cimetière ferme.
Plus un bruit, la nuit tombe. Le léger grincement d’une porte métallique résonne dans la nuit. Je sors de ma cache et me guide à l’oreille.

Effectivement j’entre aperçois dans le noir un groupe se faufilant dans un caveau par l’entrebâillement d’une porte métallique. Leur silhouette se découpe sous le fronton d’un monument mortuaire, surplombé par un ange accroupi.
Les lumières de la ville diffusent dans le ciel plombé un halo orangé, qui me permet de distinguer la scène.
Je m’approche discrètement et découvre qu’ils s’enfoncent sous terre.
Je les suis
Et là, au détour d’un couloir je tombe sur leur groupe. La gueule enfarinée, je me suis rarement senti aussi ridicule. V’là le pro de la filature…
Ils me dévisagent.
Par la même occasion moi aussi. Et tout de suite je là reconnais, la fille. Elle est là, parmi eux, ta copine la gothique.
« T’es qui toi » me balance l’un d’entre eux.
« Ben heu… Ce n’est pas ici là soirée… Heu, j’ai un pote qui m’avait dit que… Humm …ça serait dans le coin…non ? »
« Vlamm !» Ça c’est la première mandale que je me suis prise, les autres je ne les ai pas comptées.

Ce n’est que le lendemain matin que je me suis réveillé. La tête en vrac, le visage tuméfié, au milieu des pierres tombales, alors qu’un groupe de japonais hilare passe et me photographie.

Deux semaines plus tard, alors que mon cocard et mes lèvres enflées commençaient à disparaître, je tombe sur un article du parisien datant de plusieurs mois, évoquant le mystérieux suicide d’un trader dans le 14éme. En réalité j’étais à la recherche , dans les archives du parisien disponible sur le net, de cette dépêche sur ta mort, quelques lignes parues le surlendemain et je tombe sur ce suicide qui t’avait tant marqué…

Chute des cours et chute d’un corps
Un trader se défenestre après avoir réalisé une opération financière désastreuse.
Cet homme, un trader indépendant, qui travaillait en sous-traitance pour la banque PARIBAS, est tombé de haut lorsqu’il a vu les cours de la bourse s’effondrer. Notamment ceux de l’entreprise sur laquelle il avait placé plusieurs millions d’euros quelques heures auparavant.
L’entreprise GOTHIKWIBES spécialisée dans l’organisation d’événements pour les festivités d’halloween…


Ah merveille de la toile ! Je n’ai plus qu’à rechercher dans les pages jaunes l’adresse de l’entreprise mentionnée, située dans une zone d’activité économique et commerciale de la banlieue sud.

Zone d’activité économique et commerciale, c’est la dénomination officielle, en faite l’on pourrait dire zone tout court. Des bâtiments gris, des entrepôts tristes parfois transformés à la va-vite en magasin de vente, entrecoupés de grand parkings vides, si ce n’est les week-ends et pendant les soldes où ces zones se transforment en camp de concentration pour consommateurs à petit budget, avec leurs éternelles pelouses maladives égayées de crottes de chiens.

Je n’ai donc pu m’empêcher de me diriger vers cette joyeuse zone d’activité économique et commerciale, où réside le siège sociale de GOTHIKWIBES. Un bâtiment gris comme les autres, en fait plus un entrepôt, à voir de l’extérieur, que le siège social d’une société jeune dynamique et florissante. Comment un trader avec deux-sous de bon sens a-t-il pu imaginer faire des bénéfices en misant plusieurs millions d’euros sur une entreprise pareille ? Et comment une entreprise pareille a-t-elle pu se faire côter en bourse ? Ou alors tout cela n’est que la partie immergée de l’iceberg ?

Nous sommes un après-midi en semaine, la zone est vide, je fais le tour du bâtiment, je me colle aux vitres tintées, pour entrevoir l’intérieur. C’est sombre, un grand hall rempli d’un fatras d’objets que l’on pourrait prendre pour des décors de théâtre spécialisé dans le grand guignol, des rampes de projecteurs, des cartons… et quelques ombres qui bougent.

Ce coup-ci bien décidé à éviter les mandales, je m’éloigne suffisamment de l’entrepôt pour ne pas être vu, mais assez pour pouvoir observer de ma voiture, avec des jumelles, la porte principale. Bien m’en fasse. A 5 heures comme de bons petits fonctionnaires, les lascars quittent leur lieu de travail. Mais quel hasard ce sont mes amis du cimetière !
Décidemment ces types ne sont pas clairs, en plus ils s’habillent tout en noir, y a du louche dans tout ça.

Il me faut l’adresse de la fille…
Comme je ne l’ai pas, retour à la case départ, boulevard de Charonne. Errance en désespérance, je marche dans la rue, flâne au hasard, traine dans les bars, 1 heure, 2 heures, 1 jours, 2 jours…

Et là qui vois-je? Mon moustachu, mon policier moustachu, le commissaire…

Je le vois, je le suis. Il remonte le boulevard, dépasse la rue d’Avron, tourne rue Alexandre Dumas et après quelques mètres sonne à un interphone auprès d’une grande porte cochère à l’ancienne. Quelqu’un lui ouvre, puisqu’après un bruit électrique, il a juste à pousser la lourde porte pour qu’elle lui laisse le passage.
Elle se referme suffisamment doucement pour que du bout de mon pied, je la retienne. J’attends un peu et me faufile à sa suite. La porte cochère donne sur une cour où plusieurs escaliers débouchent. Que faire ? Attendre ? Lever la tête et regarder la multitude de fenêtres qui m’observent à leurs tours. Y a-t-il un endroit où se planquer dans cette cour, sinon se coup-ci je ne suis pas sur d’éviter les baffes. Heureusement, je découvre un renfoncement entre ce qui pourrait être un cabanon à poubelles et un des murs. Il y a juste un rouleau d’un tuyau jaune d’arrosage coincé dans ce renfoncement. Je m’y coince moi aussi, et attends, lève la tête de temps en temps. Bien m’en prends, car justement je vois la moustache qui se fume une cigarette, et se lèche les babines comme après un bon repas. Il est au troisième, sur la gauche de la cour en entrant. Quand il finit de fumer et que la moustache disparait, je sors de ma planque et fonce aux boites au lettres, relever le nom du propriétaire de l’appartement. Mlle Nègrepelisse… ? Une mademoiselle avec des moustaches ? Je regagne ma planque et patiente. Ils finissent tous les deux par sortir, le commissaire et la fille, la gothique, tout vêtue de noir.

Je les laisse sortir de la cour, la lourde porte en bois se referme derrière eux.

La boucle est bouclé, les dés étaient pipés, tous les acteurs de la scène se connaissaient.

Quel étaient les liens exacts qui les unissaient mystère ? En tout cas je comprends mieux pourquoi ton affaire à été classée sans suite.


Epilogue

Si ce scénario approximatif du déroulement des évènements me convainc à peu près, j’en suis loin d’en posséder les détails et de toute manière qu'en ferais-je. Ni flic, ni journaliste, d’autant plus que ton histoire est loin d’avoir passionné la presse, je me sens seul, sans aucun levier en main pour relever ce drame, qui jusqu'à maintenant, c’est déroulé à huit clos (et resté confidentiel).

Débouler chez tes parents, et leur raconter « mon enquête », pleine de bonne intuition sans doute, mais sans aucune preuve, me parait invraisemblable.

La seule solution que j’ai trouvée est de venir te voir avec ma pelle, ma pioche et mon pied de biche.

Par cette belle nuit d’automne, le pied de biche me servira à soulever ta pierre tombale, la pioche à casser le ciment qui la scelle, dégrossir le terrain et la pelle à creuser jusqu’au cercueil.

Je n’ai plus qu’a forcer le couvercle pour découvrir ton cadavre.

Tu es effectivement bien défraichi. Un de tes bras manque même de me rester dans les mains quand je tire ton pauvre corps hors de sa boîte.

Je te porte sur mon dos encore une fois, malgré ton odeur de vieille carne en décomposition, et te balance de l’autre coté du mur.
Là, malheureusement, j’entends ta tête se faire la malle dans un bruit sec de vieux parchemin que l’on déchire.
Je la récupère comme je peux, et enfourne le tout dans le coffre de ma caisse.
Direction boulevard de Charonne. Retour au point de départ.

Un criminel retourne toujours sur les lieux de son crime dit-on ?

Et bien à défaut de criminel ce coup-ci ce sera la victime. Avec un peu de chance, un dossier bien rempli dans tes bras, son double envoyé à la presse, accompagné d’un p’tit coup de fil anonyme, peut-être cela fera-t-il bouger la maison du grand Condé ?

Alors maintenant je te laisse là, au coin de cette rue où tu nous a quitté vivant.
À toi de finir le travail. Au moins tu es sûr de connaitre tes meurtriers.
Venge-toi sans te tromper.






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