Le vol du scarabée



Nouvelle écrite par Brigitte BLOCH-TABET dans le style Drame



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Dans la navette assurant le transfert entre Newark et Kennedy Airport, qu'elle avait bien failli manquer, elle se tripotait une croûte brune au menton dont la taille et la texture évoquaient celle d'un gros scarabée.

C'était son amie américaine, laquelle l'avait invitée dans sa splendide maison au bord du lac dans le New Jersey, banlieue résidentielle de N.Y., qui avait enregistré son inscription pour la navette et elle devait attendre la suivante, celle-ci étant déjà bondée. Il lui restait une heure et demi à attendre elle ne savait trop quoi, n'avait pas très bien compris si c'était le "driver" qui était sensé aller la chercher ou si c'était à elle qu'incombait la recherche de la navette à l'extérieur. A l'heure dite elle s'était adressée à une employée de couleur qui prétendait ne pas la connaître et ne pas s'occuper de la connexion dont elle parlait ; et pour cause : émue par son départ la Française avait confondu Newark où elle se trouvait déjà et Kennedy Airport. De ce fait la seconde employée, plus coopérative et plus claire de peau, l'orientait-elle déjà sur un bus " downtown". Heureusement un employé black, lui aussi, venant à sa rescousse, lui faisant prendre conscience de sa bévue, lui avait permis de rectifier sa destination. La navette pour J.F.K. arrivait entre 20 h et 20h30 et elle n'avait qu'à attendre assise devant le comptoir. Mais attendre quoi au juste ?

Des conducteurs porteurs d'écriteaux attendaient des yuppies en costume trois pièces- attaché-case pour leur proposer des limousines, des jeunes femmes se précipitaient dans les bras de leurs amants ou de leurs maris, des familles accueillaient le retour d'un de leur membre un bouquet à la main, des enfants agitaient des ballons en forme de cœur arborant d'avenants "Welcome" alors que dans cette ambiance de liesse elle guettait un hypothétique conducteur affublé d'une casquette. Du coup, chaque uniforme la faisait sursauter.

A la demie, commençant à s'inquiéter vraiment, elle retourna en désespoir de cause vers l'hôtesse inadéquate qui exaspérée, lui lança :
" Je vous ai déjà dit que ce n'est pas moi !". Elle avait un air si peu aimable qu'elle se demanda si les Black n'étaient pas racistes aux U.S.A. vu qu'en France déjà son côté blonde nordique et son teint très pâle attisaient le racisme des femmes noires tout en excitant les mâles de cette race.

L'employée préposée à ce transit étant absente elle se tourna vers l'employé noir qui, bienveillant, vint une fois de plus à son aide : " On vous appellera par votre numéro...
- Oui mais quel est mon numéro ?
- Le 71.

Elle se demanda primo où se trouvaient les 70 autres et deuzio si un haut parleur lui hurlerait son numéro et, qui pis est, son nom alors que tous les passagers se tourneraient vers elle. En attendant : pas de "driver" à l'horizon ! Et si elle avait mal compris et s'il fallait qu'elle sorte de l'aérogare ? Et si elle loupait la navette et n'en prenait une qu'une heure et demie plus tard et si elle arrivait trop tard à Kennedy et loupait son avion ?

Cela faisait des jours qu'elle s'inquiétait à ce sujet. Chaque fois qu'elle passait à Newark pour se rendre à New York en voiture elle éprouvait toujours une angoisse à l'idée de son retour. Son allée s'était effectuée avec son amant qui avait partagé avec elle les problèmes "traffiquaires". A présent qu'elle se retrouvait seule dans un univers dont elle ne maîtrisait ni le langage ni les signes ni les codes elle appréhendait d'être livrée à elle-même, en proie à tous les égarements possibles.

Mais, enfin, l'employée lui avait fait signe - était-ce bien à elle qu’elle s’adressait ? – et un conducteur sans casquette ni uniforme ; son sauveur, s’était approché d’elle et d’un couple pour leur demander à quel terminal ils se rendaient.

La première épreuve passée, elle se retrouvait dans la navette dont le conducteur avait bien enregistré sa destination " Delta Terminal" et elle disposait d'une heure avant l’embarquement. Une jeune noire aux jambes luisantes dans les lumières de la nuit lui offrait un profil impénétrable. Elle tripota à nouveau cette petite excroissance, comme la carapace d'un insecte qui cachait, telle un élytre, une fine membrane de peau en train de se reconstituer. Elle fût tentée de l'arracher mais se ravisa craignant de saigner. Elle se demanda combien de temps allait mettre cette affreuse croûte à tomber vu qu'elle devait se rendre à un mariage dans trois jours. Comment se rendre à une quelconque festivité avec un bobo aussi enlaidissant ?

C'était sa faute aussi si elle avait gratouillé avec obstination ces deux minuscules boutons contigus, en regardant une cassette vidéo de " Priscilla, la reine du désert», film sur le « drag Queens". D'habitude elle suçait un bonbon quand elle regardait la télé mais son amie n'achetait jamais de friandises pour ses enfants déjà assez gros comme ça avec la nourriture américaine sur-vitaminée. Il est vrai que le petit dernier qu'elle avait eu à la quarantaine devenait très rondouillard ; il se tenait les reins cambrés avec son petit bedon proéminent comme son père. Pas étonnant quand on le voyait se gaver de pancakes au sirop d'érable, de donuts et de croissants français fourrés au peanut butter : tous ses repas ressemblaient à des petits déjeuners qu'il engloutissait à n'importe quelle heure de la journée, rivé à son écran de télé entre deux dessins animés et deux jeux vidéo. Ce qu'ils pouvaient être déréglés ces gosses américains, se disait-elle après l'avoir entendu descendre regarder la télé ‚ à trois heures du matin.

Et soudain elle repensa au verre qu'elle venait de casser en essayant d'y verser des cubes de glace par le distributeur automatique rivé au réfrigérateur. Ne sachant que faire de ce verre brisé elle l'avait jeté dans le broyeur qui remplaçait notre poubelle européenne, beaucoup plus archaïque mais moins expéditrice. Tout cela était bien sûr une question de civilisation : on pouvait juger les sociétés d'après leurs ingestions et leurs déjections. Mais le broyeur pouvait-il broyer le verre ? N'avait-elle pas justement vu son amie jeter les bouteilles en verre à part ? Elle en déduirait facilement que c'était elle et pesterait contre cette invitée qui n'osait même pas lui avouer qu'elle avait brisé un verre. Elle se demandait s'il fallait lui envoyer un mail concernant cet incident à son arrivée : " Fais attention ; j'ai jeté un verre cassé dans le broyeur" et elle s'imaginait la poubelle vorace armée de dents concasser dans un bruit infernal de mâchoires le verre récalcitrant. Elle en eu comme un petit pincement à l'épigastre.

Dans la navette qui la conduisait à Kennedy Airport elle regardait les panneaux lumineux avec inscrit en abrégé " PKWY" qui devait signifier " Parkway" et " Bvd" qui signifiait Boulevard. Elle vit s'inscrire " Bayonne " sur un panneau du "motorway" et se revit un mois auparavant dans cette jolie ville du pays basque. Cela évoquait pour elle un marché médiéval que son ami et elle avait magistralement raté à un jour près à cause d'une mauvaise information. Et puis bientôt apparurent des panneaux indiquant JFK Airport. Pourvu que la navette s'arrête bien au terminal requis ! Et si tel n'était pas le cas et qu'elle devait marcher pendant des kilomètres avec ses bagages pour arriver au lieu de l'enregistrement !

Elle vit défiler les numéros des terminaux. La navette s'arrêta là où elle pensait être sensée descendre mais le conducteur l'en empêcha : " Non, ce n'est pas le vôtre " Heureusement qu'elle eût la présence d'esprit d'exhiber le papier où étaient notés tous les coordonnés car il la laissa partir, quelque peu hésitante. Après avoir erré, dans l'angoisse, quelques minutes, elle retrouva aisément son point de ralliement où elle enregistra ses bagages. Il lui restait une heure pour effectuer ses achats en duty free.

Elle acheta deux cartouches de cigarettes dont l'une pour sa fille, ceci non sans remords. Etait-ce le rôle d'une mère d'acheter, à la demande de sa fille, des cigarettes nocives pour elle ? Ne la poussait-elle pas au vice en agissant de la sorte ? D'un autre côté, vu qu'elle ne lui rapportait pas le téléphone mobile convoité ni les produits fitness commandés elle risquait d'attirer ses foudres et Dieu sait si les colères de sa fille étaient redoutables !

A son fils, nettement moins exigeant, elle avait rapporté une chemise et, sans tenir compte des ses vingt trois ans, un appareil à sucette qui consistait en un Superman qui tournoyait sur lui même grâce à une pile entraînant dans son mouvement rotatif une sucette qui ainsi évitait à son suceur d'avoir à la tourner dans sa bouche. Un gadget pour gourmand paresseux qui aurait bien pu, si on remplaçait la sucette par un autre ustensile plus approprié, servir de vibromasseur ou de brosse à dents rotative. Elle essaierait ces deux fonctions à son arrivée.
Elle avait failli lui acheter des roller blade, l'imaginant se faufiler sur ses roulettes entre les voitures jusqu'à sa Fac.

A New York elle avait été surprise de voir des gens de tout sexe, homos y compris, et de tout âge, sexagénaires inclus, utiliser ce moyen de locomotion ultra rapide et pratique. Qui eut cru que les citadins de l'an 2000 évolueraient sur roulettes et dans leur harnachement - genouillères, casque, poignets, mentonnière - évoquant les marathoniens de la Grèce antique ? Cela lui rappelait les sculptures colossales de son prof d'art plastique qui, dans un style néo-classique, presque antique représentait la faune suburbaine métropolitaine en rollers aux pieds, walkman à la ceinture et bi-bop à l'oreille

A propos de sculptures ; elle s'était arrêtée une semaine auparavant devant une déesse de bronze multi-mammaire et multi-fessue au style néo-antique qui s’était avérée être l’œuvre d’un peintre russe dissident qu’elle connaissait bien vu qu’elle avait failli réaliser ses œuvres en émail. Email dans lequel elle réalisait par ailleurs des insectes et surtout des scarabées irisés.

Elle se souvenait de leur première entrevue dans son atelier morbide regorgeant d'objets hétéroclites tels que des têtes de mort, des cucurbitacées, des pipes, des fioles tarabiscotées et des bocaux inquiétants où macéraient dans le formol des vipères, des fœtus ou des organes amputés qu'il reproduisait dans des natures morbides.

Sans un mot il lui avait tendu son œuvre complète consignée dans des recueils ainsi qu'une esquisse en noir et blanc qu'elle devait reproduire en respectant son style, sa texture et ses couleurs. Après maints essais et plusieurs morceaux accolés laborieusement elle avait été satisfaite de sa reproduction en émail qu’après maints rendez-vous remis - entre autres à cause d'une bombe posée devant sa porte - elle avait pu soumettre au maître qui avait rendu un verdict positif. Mais, hélas, son marchand, n'était pas intéressé par la vente d'émaux, considérant ceux-ci comme un art mineur.

Et maintenant l'Amérique rendait hommage à ce peintre russe dissident qui avait connu bien des vicissitudes avant de tourner le dos résolument à son pays qui l'avait envoyé dans les camps d'Ukraine du temps des communistes. Tout comme la colonie de russes juifs de Little Odessa qu'elle avait pu voir défiler comme des figurants issus d'un film de Fellini mâtiné de Woody Allen sur la jetée de Brighton Beach. Des femmes exubérantes très maquillées et pomponnées aux bras d’hommes endimanchés écoutaient religieusement un jeune pianiste jouant mécaniquement, mais avec beaucoup de virtuosité, des oeuvres classiques sur synthé comme s'il s'était agi d'un Pleyel. D'autres groupes s'agglutinaient autour d'un juif qui entonnait des chants de Hanoukka, des jeunes au look décalé décadent se rassemblaient devant des clips vidéo très kitch de chanteurs russes à la mode. Les autres étaient attablés en terrasse pour déguster des borches, des baklavas ou des brochettes. Elle en avait fait autant avec ses amis et gardait de cette soirée un goût de rêve intemporel battu par les vents et les embruns de la mer toute proche.

Au lieu de lui restituer son paquet qu'elle venait de payer par carte de crédit, ils le lui confisquèrent, lui assurant qu'ils le lui rendraient devant la "gate" qu'elle traduisit par sortie et par extension par porte. Elle se posta alors devant la porte du magasin pendant plusieurs minutes sans qu'il se passât quoi que ce soit, se rendit à une autre sortie sans plus de succès. Elle posa la question à des Français, aussi interloqués qu'elle, qui lui expliquèrent qu'on leur restituerait leurs paquets à l'embarquement. Sagement elle alla s'asseoir avec une demi- heure d'avance dans la salle d'attente de la porte désignée. Le contrôleur qui l'avait déjà appelée par son prénom au vu de sa photomaton lui confirma qu'elle récupérerait ses paquets avant l'embarquement ce qui lui rendit l'espoir. Elle se demanda pourquoi cette précaution était prise, était-ce pour éviter que les passagers se saoulent avant de passer dans l'avion ? A moins que ce ne fût par crainte qu'ils transportent une bombe dans leur sac plastique ? A l'heure de l'embarquement elle confondit les numéros qui indiquaient son siège et ceux qui mentionnaient son numéro de passager et elle se fit ainsi devancer bêtement par plusieurs passagers. Quand son tour passa et qu'elle franchit le pas qui la propulsait dans le couloir on ne lui tendit pas pour autant son paquet et elle craignit de s'embarquer sans ses achats. C'est alors qu'on lui précisa qu'elle le récupérerait dans l'avion où on appellerait les possesseurs d'achats duty-free mais elle était loin de se douter qu'on appellerait chaque détenteur par son numéro et ceci par ordre chronologique ce qui fait qu'elle en prit enfin possession après une quinzaine de minutes. Les passagers qui avaient commis l'acte d'achat devant se rendre un par un près de la porte de l'avion ( la fameuse "gate" ) pour recevoir leur bien qu'elle fût la dernière à obtenir. Pendant ce temps les petits français impatients et indisciplinés trouvaient que "c'était le bordel leur distribution" et que "cela tenait de la parano". Chez nous on n'était pas aussi suspicieux même si les bombes islamistes du G.I.A. éclataient sous les sièges du R.E.R. ...

Enfin installée dans son siège qu'elle avait espéré jouxter celui d'un charmant mâle américain, ou à défaut français pour un voisinage un peu badin, elle s’aperçut qu'elle était placée près d'une américaine obèse, mère d'un bambin agité. Elle constata une fois de plus que décidément les hôtesses de l'air avaient bien vieilli et enlaidi depuis le temps où, postulante elle-même, on exigeait des mensurations de mannequin.

De déception elle caressa sa croûte qui pouvait très bien de loin passer pour un agglomérat de poils au menton.
Alors elle repensa à la fille de son hôtesse ( pas de l'air mais de la maison du lac !) qui, quelque peu poilue de la face, avait eu recours à des procédés hasardeux qui laissaient sur le menton, à la place des poils, des pores rouges et dilatés. Après tout c'était elle qui avait préféré ce simili acné plutôt qu’une barbe virile. Elle repensa aux portraits de femmes à barbe 1900 qu'elle avait vues à une expo du Musée de l'Homme.

La première chose que sa fille lui demanderait à son retour c'était comment elle s'était fait cette affreuse croûte et elle n'oserait jamais avouer que c'était parce qu'elle s'était gratouillé ses boutons, vu qu'elle interdisait à sa fille de le faire ; elle invoquerait un motif nettement plus gratifiant et plausible : l'accident du voilier sur le lac dont elle avait été victime avec le jeune fils de son amie qui avait huit ans. Le vent ne soufflant pas, ils avaient voulu ramer avec leurs bras alors la coque s'était renversée, entraînant ses passagers à l'eau, à environ 500 mètres de la maison de ses hôtes. Le mât avait malencontreusement assommé l'enfant qui s'était retrouvé dans l'eau, totalement inerte. Bientôt il était passé sous la coque et elle n'avait pas eu le cran d'aller le repêcher, ayant toujours craint de nager sous l'eau. C'est ainsi que par sa faute, et elle seule le savait, l'enfant s'était noyé.

Oui, c'était une bien meilleure raison à invoquer pour justifier la présence de cette croûte sur son menton, cet incident de voilier : en voulant remonter dans l'embarcation elle s'était éraflé le menton contre la coque. Oui, c'était la raison qu'elle invoquerait quand on lui demanderait à quoi était due cette croûte hideuse, à supposer qu'elle se rende à ce mariage avant que la croûte soit tombée.

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